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 Potiers de Fès

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ouedaggaï

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MessageSujet: Potiers de Fès   Dim 25 Mar - 21:57

J'ai retrouvé cette conférence, conférence-promenade d'ailleurs, prononcée par Philippe JOSPIN dans le cadre des "Amis de Fès" en Février 1952.

Les "Amis de Fès" proposaient parfois des conférences-promenades, où les auditeurs se rendaient sur le terrain pour une visite commentée. Nous  aurons le texte, mais pas la balade .... dommage

Philippe Jospin était un "vieux" fasi; il était droguiste et sa droguerie était en face du marché. C'est lui qui était chargé de distribuer aux adhérents des "Amis de Fès " les textes des conférences.


         Les potiers de Fès


  Le moulage de l'argile occupe à Fès, un certain nombre de corporations aux noms divers qui se répartissent elles-mêmes eu deux quartiers bien distincts : Louajeriine, où se trouve la grande briqueterie dite « Tuiles,Briques et Céramiques de Fès » que l'on aperçoit en passant sur la droite de la route de Taza presque en face du Fondouk Américain et Fekkarine, entre Bab Ftouh et Bab Khoukha.

  Louajeriine où se moulent et se cuisent presque la totalité des briques employées en construction d'immeubles est assez peu intéressant et nous ne y arrêterons que le temps de sympathiser avec ces modestes artisans qui s'accrochent à un métier épuisant, peu rémunéré, métier qui meurt doucement, emporté par le progrès, comme un vieux métier filant au fil de l'eau et que personne ne ramasse parce qu'il a trop servi pour être encore utilisable. Le métier ne demande du reste que peu ou pas d'apprentissage ; il ne faut pas beaucoup de dextérité, parce que seul le rendement compte et je n'ai pas besoin de vous dire que les ouvriers marocains sont particulièrement adroits et rapides dans leurs fabrications.

  La brique

  La brique moulée à la main, irrégulière dans ses formes, assez mal cuite en général, ne se prête qu'à être utilisée à plat et dans ce cas elle « dévore le mortier ». On comprend donc qu'elle n'intéresse pas les entrepreneurs modernes et qu'elle ne soit pas utilisée dans les constructions à l'européenne où le ciment armé demande des gabarits rigides et contrôlés et où le prix du ciment freine les gaspillages.

  Cette industrie est installée au pied des collines argileuses de Dar Mahrès. Il n'y a qu'un pas de la galerie d'approvisionnement à l'aire de moulage en passant par le bassin d'hydratation qu'alimente l'oued tout proche. Au point de vue économique, la solution est idéale puisqu'il vaut toujours mieux transporter des produits finis que des matières brutes. Malgré cela les gros rendements des machines modernes, les séchoirs artificiels et les fours continus auront raison, dans un très proche avenir, des pauvres briquetiers à la main  dont la pluie est la plus grande ennemie.

  D'autre part, la machine fabriquera des briques creuses légères, qui permettront une meilleure insonorisation des appartements, encore que cela soit très relatif. C'est pourtant le problème du poids de la construction qui détermine pour une grande part la forme des briques et partant, les économies de combustible que pourra faire l'usinier. Vous qui chauffez et qui savez ce que cela coûte, vous pouvez imaginer ce qu'il faut de charbon pour faire monter la température du four aux cinq cents degrés nécessaires à la cuisson de la terre !

  Les potiers

  C'est sans émotion que nous abandonnerons nos braves mouleurs à la main et chauffeurs au doum qui n'ont, eux aussi, qu'un pas à faire pour se faire embaucher à l'usine proche où la technique est enfantine si nous exceptons le chauffage du four (très difficile) et où leur dextérité trouvera à s'exercer largement.

  Les potiers proprement dits, se divisent au point de vue technique en trois catégories :
   - ceux qui fabriquent les poteries blanches plus spécialement destinées à contenir de l'eau ou de la nourriture (harracha) 
   - ceux qui fabriquent les tuiles et les carreaux de mosaïques dits zelliges (zellaijia)
   - ceux qui fabriquent des poteries décorées (tollaya).

  La première catégorie comprenait en 1939, 14 ateliers, où travaillaient environ 60 personnes. Ce chiffre n'a pas dû varier beaucoup depuis, non plus que ceux des 2e et 3e catégories qui pour un nombre presque identique d'ateliers employaient environ 150 personnes.

  La saison froide et pluvieuse ne permet pas de voir en plein travail cette honnête corporation. La pluie est la grande ennemie du potier, le froid aussi. Ne disposant que d'espaces très restreints ne permettant pas la construction de séchoirs bien aérés ou même chauffés comme cela se pratique en Europe. Il est impossible de mouler et de sécher la pâte, donc de travailler.

  L'argile

  Nous pouvons, quand même, examiner les matières premières utilisées et elles sont peu nombreuses.

  A tout seigneur, tout honneur, parlons d'abord de l'argile.

  Matière essentielle, elle a deux origines : l'une, terre blanche que l'on rencontre aussi en filons , du côté des Mérinides, vient surtout d'une carrière située à trois kilomètres de Bab Ftouh en un lieu appelé Ben Jelliq. L'autre,terre grise, vient comme nous le disions il y a un instant, des collines de Dar Mahrès.

  Avec la première, la terre blanche, apportée à dos d'âne par les carriers, on fabrique les jarres, plats, gargoulettes que vous connaissez. Une seule raison à l'emploi de cette terre plutôt que l'autre, c'est qu'elle ne conserve aucune mauvaise odeur transmissible à l'eau ou aux aliments. La terre grise, elle, sent toujours, quelle que soit la cuisine, ou l'ancienneté de l'ustensile.

  La préparation des argiles est identique pour les deux terres. D'abord, on la pilonne grossièrement, on la jette dans un trou et on l'arrose. Dans ce trou, elle s'abreuvera lentement d'humidité, aidée par  les pieds des malaxeurs humains jusqu'à la consistance voulue. Trop fluide ou trop sèche, elle ne se laissera pas travailler. A bonne consistance elle deviendra une matière vivante entre les mains de l'ouvrier et semblera comprendre ce qu'il attend d'elle. C'est pourquoi on la laisse lentement digérer sa ration d'humidité en l'entreposant à l'ombre et en la malaxant et la battant avant emploi, comme une vulgaire pâte à gâteau.

  Il faut également que la pâte soit débarrassée entièrement du plus petit grain de pierre ou de calcaire qui une fois cuite donneraient de la chaux vive et, à la moindre humidité feraient éclater la poterie.

  La charge d'âne se paie actuellement cinquante francs.

  Le combustible le plus courant est toujours le doum ou palmier nain. Il est encore le mode de chauffage le plus simple, se manipule comme la paille, se trouve encore pour un peu de temps dans les environs de la ville bien qu'il faille aller le chercher de plus en plus loin à mesure du défrichement des terres les plus proches. Séché, il développe presque autant de calories que le charbon, mais le chauffage des fours demande une grande attention. En effet, il faut l'alimenter constamment pour éviter les sautes de chaleur en cours de cuisson. Si celle-ci est conduite régulièrement on obtiendra des poteries au son clair et presque métallique qui enchante l'oreille du bon chaufournier.

  En dehors du doum, dont le prix varie beaucoup suivant les saisons, car alors les ramasseurs et âniers sont employés aux travaux des champs plus rémunérateurs, on emploie aussi le grignon dont le pouvoir calorique est très intéressant. Mais celui-ci, s'il n'a pas disparu comme tel, a perdu ses propriétés. Le prix de l'huile d'olive a, en effet, conduit les extracteurs à épuiser de plus en plus les grignons jusqu'à leur enlever la presque totalité de l'huile qu'ils contiennent. Aux beaux temps des lourdes meules de pierre accouplées, mises en branle par des ânes, a succédé la machine encore plus lourde, la presse hydraulique et ses scourtins, le lavage aux solvants volatils, les chaudières, la vapeur, tout un arsenal diabolique qui ne laisse de l'olive qu'une pulpe sèche avec laquelle, si je ne m'abuse, on trouve encore le moyen de nourrir les bestiaux, car il paraît qu'avec beaucoup de bonne volonté, ceux-ci utilisent le peu d'huile restant, à faire, pour l'homme, de la viande, de la graisse ou du lait, ce que la machine et le progrès n'ont pas encore réussi à faire avec quelques traces d'huile d'olive mélangées de sciure de bois.

  Je ne citerai que pour mémoire d'autres modes de chauffage tels que paille, herbes et chardons secs qui ont été utilisés avant guerre en raison de leur prix très faible ; c'étaient des femmes et des enfants qui se chargeaient de cette récolte qui faisait un très petit appoint, mais non négligeable, au salaire du chef de famille. Il semble bien, que maintenant, il existe d'autres petits métiers plus rémunérateurs et qu'il ne reste guère trace de ce moyen de chauffage trop rudimentaire.


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  Enfin, dernière matière utilisée en poterie, les colorants.

  Sur ceux-ci, domine de façon incontestable ce joli bleu que l'on rencontre souvent sur les poteries de Fès : c'est un oxyde de cobalt et ce sont d'autres oxydes, de chrome,d'antimoine ou de manganèse qui donnent les teintes vertes, jaunes ou rouges que vous admirez sur les plats, cruches ou poteries. L'industrie française les met maintenant à la disposition des artisans et ces couleurs qui ne laissent place à aucune surprise, permettent tous les effets décoratifs.
  Comme il s'agit de produits industriels où l'astuce et l'intelligence des artisans deviennent inutiles, je ne m'arrêterai pas sur ce sujet qui ne leur pose aucun problème et je vous parlerai tout de suite du vernis qui recouvre toutes les pièces que vous avez pu acquérir. Il est le produit d'une combinaison de plomb et d'un sable très clair venant de la région de Meknès. Le plomb, on se le procurait, il n'y a guère, en faisant fondre les emballages de thé, les vieilles théières, vieux ustensiles etc … qui se trouvent toujours en nombre à la Joteïa, mais qui de nos jours ne sont plus en plomb. C'est cependant toujours du plomb de récupération d'où, par chauffage, on extrait l'oxyde de plomb. Ce mélange de plomb et de sable, délayé à l'eau, donne un liquide blanc dans lequel sont trempés les objets décorés au préalable. Remis au four et cuits, les poteries en ressortiront recouvertes de cette « glaçure » ou émail qui recouvre les dessins et les imperméabilise.

  Il me reste maintenant à vous parler de la façon dont ces vases, plats, gargoulettes ou autres amphores sont faits par le potier.

  Lorsque je suis venu, il y a quelques jours , faire une petite enquête préliminaire dans ce quartier, un des artisans  a bien voulu, avec une bonne grâce qui n'est plus de notre époque, mouler devant moi quelques-uns de ces objets et il est passé en un petit quart d'heure, de l'assiette au plat, du couvercle à la gargoulette, avec une dextérité de prestidigitateur, ne me laissant ignorer aucun des « tours de main » de son métier. Cela, il faut le voir et je vous convie à faire comme moi, non pas en hiver mais par un beau jour de printemps ou d'été alors qu'après un long chômage, chacun retrouve avec joie la douceur du travail.

  Je pourrai aussi vous le raconter, mais le hasard a bien voulu alléger ma tâche et je suis d'autant plus heureux que ce sera beaucoup mieux fait que par moi-même. Ecoutez plutôt :

  La scène se passe dans l'île de Djerba, sur la côte est de la Tunisie, à l'entrée du golfe de Gabès. Cette île est célèbre pour ses poteries.

  «  L'atelier de Yamoun s'ouvre au ras du sol, entre les touffes de palmes et les collines de débris amoncelés au long des siècles. De grandes amphores manquées, fendues à la cuisson, dressées comme des fascines lui servent de toit, de muraille et de rempart contre les rages de soleil.

  « Yamoun se tient sur le seuil, les poings aux hanches. Il porte un bref tablier de toile, empesé par la terre. Il regarde ses garçons qui, devant la porte, cassent les mottes d'argile et les pétrissent longuement avec les pieds.

  «  Quand la danse laborieuse est finie, quand le rouleau malléable purgé de pierres est disposé sur la girelle, Yamoun saute allègrement à sa place. Il murmure l'humble prière qui peut sanctifier toute besogne : « Au nom de Dieu ! ». Et le mystère commence.

  « Le tour, le maoun, est celui même dont se servaient, voici plus de quatre mille ans, les premiers artisans de l'Egypte. C'est le commencement du monde. L'ombre est traversée d'un unique rayon fulgurant que font parfois vibrer les mouches.

  « Yamoun avec son pied, imprime à l'appareil le mouvement circulaire, le mouvement des astres, le principe de toute genèse. Puis à deux mains, il saisit la motte d'argile comme on ferait d'un visage pour le baiser. Et soudain, que se passe-t-il ? Une fleur de terre monte, monte et s'épanouit. A peine si l'homme a l'air de la toucher. Il la suit dans son ascension, il la caresse, il la contient avec étonnement. Comme un Dieu, Yamoun assiste à son œuvre. De temps en temps, il plonge les doigts dans une petite fosse pleine de boue liquide et il en flatte la créature.

  «  Puissance du mouvement giratoire : il semble deviner toutes les intentions, toutes les pensées de l'artisan : il les exprime en hâte, il les trahit. Yamoun est-il distrait le temps d'un clignement, l'argile s'évade et figure cette distraction. Yamoun entend -il trop bien faire, l'oeuvre grimace et se rebelle. Mais Yamoun est un dieu sensé : il engendre selon les vieilles lois.

  « Et, tout à coup, l'ouvrage paraît achevé. Le tour magique est plus prompt que le désir. D'un seul trait de fil le vase est détaché du socle. Offrande ! Des paumes prudentes le soulèvent. Est-i réel ? Il a surgi si vite du sol originel que, pour le faire, on pourrait croire qu'il a suffi de le rêver »

  Remercions Georges Duhamel, qui a bien voulu, pour un soir, devenir collaborateur des « Amis de Fès » et qui a dit si bien ce que j'aurais si mal exprimé.

  J'aurais aimé, maintenant vous parler de la situation sociale de ces ouvriers. Je croyais fermement avoir mené ma petite enquête seul !

  Mais mes interlocuteurs beaucoup plus malin que moi, ont bien vu, me suivant comme une ombre, le spectre toujours redouté d'un de ses inquisiteurs que l'on appelle « agents du fisc ». J'étais bien me seul à ne pas m'en douter et à promener mon innocence sous des aspects douceâtres d'un quelconque touriste intéressé. Ce qui fait que je n'ai que peu de renseignements et encore ne puis-je les donner que comme douteux, ou assez en deçà de la vérité.

  Il paraît que le salaire d'un excellent dessinateur avoisine 1 000 francs par jour de travail, celui d'un mouleur ou d'un modeleur 500 francs ( en 1952, le salaire minimal est de l'ordre de 400 francs par jour). Je n'insisterai pas sur cet aspect de la question d'autant que, comme je le disais au début, le nombre des jours de travail est très variable, en raison des conditions atmosphériques, et dépend surtout de la vente en boutique, c'est à dire de la  demande des clients.

  Je ne ferai que citer brièvement ces boutiquiers-décorateurs que vous connaissez comme moi et qui de la pointe de l'index, dessinent au goudron, des arabesques régulières dont il semble  qu'ils aient hérité en naissant, car il semble bien qu'il n'y a pas d'âge pour ces humbles artistes. Ils ont de cinq à soixante-dix ans, paraissent également adroits, également agiles, également silencieux. Ceux-ci achètent la matière cuite et lui donne une certaine plus-value par l'ornement qu'ils y ajoutent.
 
  Vous voyez donc que cette corporation n'est pas riche car la concurrence est dure. Les seaux et autres récipients métalliques, les carreaux de faïence d'importation espagnole qui se souviennent de leurs premiers inspirateurs, les faïences françaises ou tchécoslovaques, tendent à remplacer les ustensiles locaux en vertu de ce principe que tout ce qui vient de l'étranger est plus goûté. Nous le regretterons, mais nous espérons qu'avec le secours du service des Arts et Métiers Marocains, cette industrie revivra et qu'il y aura encore de beaux jours couronnés d'épaisses volutes de fumée noire, pour ce petit monde si sympathique.

  Du reste, comment n'y aurait-il pas de beaux jours ? La corporation est protégée par un saint, comme il se doit. Il se nomme Sidi Mimoun et est enterré non loin d'ici. Compagnon du cheikh, jurisconsulte et professeur réputé Abou Abdellah Mohamed Ben Abdellah ben Ahmed ben Brahim Esmati, connu sous le nom d'El Fehhar. Sidi Mimoun El Fehhar travaillait le jour comme potier et passait ses nuits en prière. Il avait probablement été un de ces étudiants du bled, affamé du savoir que dispenser son maître, beaucoup plus que de pain, vivant de rien et ne demandant qu'à s'affranchir des besoins de son corps pour mieux satisfaire ceux de son âme, bref, ayant en lui tout ce qu'il fallait pour devenir un saint.

  Avait-il choisi le métier de potier en raison des loisirs qu'il pouvait lui procurer ou comme c'est plus probable, avait-il été potier lui-même dans son douar ? Ce qui importe, c'est qu'il soit devenu savant, qu'il ait enseigné le droit et le Coran, qu'il ait écrit des livres, dont un sur la façon de ponctuer le Livre sacré et qu'il ait été poète. Il est mort, dit-on, en 816 de l'Hégire, ayant formé un grand nombre de disciples.

  Ayant vécu pauvrement, il est surtout honoré par les pauvres gens du quartier, qui viennent en grand nombre, comme en font foi ici les nombreuses libations de henné qui parent les murs de son tombeau et qui lui savent gré de n'avoir même pas accepté la construction d'une dispendieuse kouba. On dit même que, par deux fois, des dévots ont voulu lui offrir un toit qui n'a jamais résisté plus de Huit jours à la volonté posthume du saint qui trouvait déjà bien pesante la petite pierre tombale qui s'interposait entre son corps et le ciel.

  Cette modestie dans la vie et dans la mort est l'image même des potiers de Fès. Les pus artistes d'entre eux n'ont pas laissé de signature, et quand je demandais à l'un d'eux pourquoi il ne signait pas ses œuvres les plus belles, il me répondit : « Cela prendrait trop de temps !». Evidemment il ne croyait pas à la beauté de son œuvre et il ne pensait pas que par son truchement, son nom puisse passer à la postérité et survivre.

  Ceci explique ce mélange hétérogène de pièces très quelconques et de fins ouvrages que vous pouvez voir stockés dans les ateliers ou les magasins. Il en faut pour tous les goûts et on ne saurait blâmer ces artisans qui doivent d'abord manger.

  On ne peut s'empêcher d'évoquer ici a figure de Bernard Palissy ré-inventeur des émaux italiens. Nous avons tous admiré dans notre jeunesse, son énergie, sa ténacité, son esprit de sacrifice. Nous ne pouvons en exiger autant de nos artisans modernes pour qui la recherche du pain quotidien est le souci majeur et la maladie dont nous souffrons tous. Cela ne doit pas nuire, pourtant à cette recherche du beau qui n'est pas affaire d'imitation, mais d'esprit d'invention et d'intelligence, de pureté d'âme aussi.

  C'est pourquoi je souhaite que nos Marocains, après avoir absorbé et digéré le suc que leur dispense l'atelier-pilote que vous venez de visiter, s'évadent des contraintes traditionnelles pour donner leur pleine mesure. En effet, les potiers de Fès sont jeunes, non pas par cette tradition qui les enserre comme le ferait un étau, mais par la naïveté de leurs œuvres et par l'émotion que nous communiquent certaines formes et certains dessins. On peut donc leur faire confiance. Quelque peu d'instruction, quelques conseils, quelques contacts avec ce qui se fait à l'étranger et une génération nouvelle naîtra qui aura pour le beau travail, le goût de ses aînés et pour la recherche artistique un penchant aussi naturel que leur est actuellement l'imitation servile du passé.

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Au souk des poteries  Marcel VICAIRE


Dernière édition par ouedaggaï le Ven 24 Nov - 17:01, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Potiers de Fès   Lun 26 Mar - 21:23

Au feu d'enfer des Tuiles et Briques se construisent tous les jours murs et toits de nos demeures.

Article de Christian HOUILLION, journaliste au « Courrier du Maroc », le 6 mars 1953, dans le cadre d'une série d'articles intitulée « A la découverte des grandes industries fassies ».

Cet article est consacré à la fabrication des briques à Louajjerine, domaine volontairement délaissé par Philippe Jospin dans sa conférence aux « Amis de Fès ». Il disait : « Louajeriine où se moulent et se cuisent presque la totalité des briques employées en construction d'immeubles est assez peu intéressant ».

Ce texte complète l'exposé précédent, c'est pour cette raison que je vous le propose même s'il n'est pas un texte des « Amis de Fès ».




« Tous les toits de nos maisons sont en argile. Ou presque tous ! D'où vient-elle ? De Louajjerine très souvent. Par quel processus. C'est très simple ! A Louajjerine la nature a crée quelques immenses carrières et j'ai rendu visite à ceux qui travaillent en la plus grande.

Le soleil, au matin, joue sur les bleus de ces argiles une symphonie de couleurs du bleu tendre à l'indigo Les jours où le soleil ne brille pas, la carrière a l'air morose, la terre pleure et dégouline au long des pentes des larmes sales ! Ce n'est tout alentour qu'un lac de boue sur lequel floc ! floc ! des gouttes de pluie viennent ajouter à la tristesse du décor.

Depuis bientôt vingt-cinq ans, le chemin de la terre de Louajjerine à nos toits est le même : du moins en son tracé car sur divers points du parcours le matériel a bien changé à tel point que l'usine de tuiles et de briques de Fès sise à proximité de la route de Taza est aujourd'hui la plus moderne du Maroc équipée presque toute entière de matériel neuf.

Tout cela ne nous dit pas le tracé que suit l'argile de Louajjerine ! De la carrière (de neuf hectares), les ouvriers la jettent dans des wagonnets. Quelques uns s'arrêteront tout près de là et sous un petit hangar on préparera la jouba, brique pleine marocaine et quasi traditionnelle.

Un simple périple de la terre à l'enfer

Le plus grand nombre des wagonnets suit tranquillement le rail jusqu'à une série de machines volumineuses et aussi élégantes dans leur rotondités de mastodonte que le plus petit mécanisme d'une montre de prix. D'un doseur, l'argile tombe sous les coups de boutoir d'un broyeur de vingt tonnes dont les deux immenses rouleaux semblent défier tous ceux qui prétendraient vouloir les arrêter dans leur marche rondelette telle celles des chevaux aveugles qui serrent la vis du pressoir. Du broyeur au tapis roulant , de celui-ci aux silos où la terre « repose » huit jours. Après cette petite étape, la terre humide reprend sa marche. Fini dès lors le stade d'amalgame inconsistant de milliers de particules. Au passage à la mouleuse qui débite six mille briques à l'heure, la terre devient compacte et son humidité brune lui donne l'aspect d'immenses tablettes de chocolat au lait. Lisses et tendantes, les briques sont distribuées par un fil à couper le beurre méthodique et rapide qu'elles quittent en petit train jusqu'aux séchoirs qui les abritent trois jours (séchoir artificiel) ou vingt-cinq jours (séchoir naturel). Enfin dernière étape, c'est le four : immense chambre circulaire qui ressemble comme un frère à tous les fours de l'enfer ! Le feu d'ailleurs y jette sa lueur sans discontinuer allumé un jour ici, un jour là. Les briques dorment dans cette chambre tandis qu'allant crescendo et decrescendo, le feu fait le tour de l'enfer pour cuir au maximum les briques à 800 degrés. Le feu du diable est passé : les briques sont cuites ! Les voici rouges et pimpantes prêtes à égayer nos toits et à recréer au Maroc autant de coins de banlieue parisienne qu'il nous plaît d'en ressusciter …!

On fait de tout

Les Tuiles et Briques de Fès ne se limitent pas d'ailleurs à la seule catégories de produits qui couvrent le chef des maisons. A peu près toute la gamme des briques est fabriquée à Fès qui a l'exclusivité du Maroc des hourdis-pfeiffer destinés à la construction des plafonds et réputés pour leur qualité d'insonorisation et d'isolants. Quant aux tuiles, ce sont des tuiles plates type « Marseille ».

Essor promis

La matière première est tout simplement notre bonne mère la terre qui n'est pas avare puisqu'à Louajjerine où l'on travaille à ciel ouvert depuis bientôt vingt ans, on pourrait aux dires de géologues, aller chercher l'argile jusqu'à cent mètres sous terre. Pour traiter l'argile très pure de Fès, il faut surtout des machines et du charbon. Les machines Rieter viennent d'Allemagne. La plupart sont installées depuis 1951 et permettraient à l'usine d'augmenter considérablement son volume de production. Il en ira ainsi sans doute au mois de juin lorsque seront achevés les nouveaux bâtiments en cours de construction et le nouveau four zig-zag. De 40 tonnes de produits par jour, on passera donc à près de 80 tonnes. Ce qui prouverait si l'on en doutait que l'on construit beaucoup au Maroc !
Le charbon qui tombe dans les fours en pluie enflammée sur les briques et les tuiles vient de Djerada et surtout de Kenadza (Algérie).

Ces tuiles et briques sont destinées au marché local et plus particulièrement à la région Fès-Taza et du Moyen-Atlas.

Standardisation à outrance

Ce qui est le plus remarquable dans cette belle entreprise : la standardisation et le système de cette chaîne qui est si parfaitement organisé que pour fabriquer d'excellents produits, suffisent deux dirigeants : le directeur M. Joseph Foucher et le chef de fabrication M. Scherer -qui il est vrai ce chôment pas ! - Le reste du personnel est subalterne, 120 Marocains la plupart employés à ces travaux depuis longtemps et familiarisés avec leurs tâches.

Vilain oued

Ainsi l'avenir des « Tuiles et Briques de Fès » est assez encourageant pour que ses animateurs voient la vie en rose ! En rose telle les briques qui les environnent et dont ils rêvent, comme il se doit, de décorer toute la ville et la région. Leurs sourires optimistes seraient pourtant distribués alentour plus libéralement encore si l'on songeait à détourner le cours de l'oued El Adam dont les méandres contribuent en période de fortes pluies à envahir tout ce fond de vallée. Ces divagations de l'oued se soldent aux mauvais jours, par la perte des marchandises entreposées et par la noyade des fours ; pour le plus grand déplaisir de Satan qui s'exerce si parfaitement à y répandre le feu qui généreusement dore les briques et les peint couleur de joie et de plaisir. »

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MessageSujet: Re: Potiers de Fès   Dim 1 Avr - 19:56

Voici un nouvel article sur les potiers de Fès; il est antérieur aux deux précédents puisqu'il date de 1935. Ce n'est pas non plus le texte d'une conférence des "Amis de Fès" mais l'approche des auteurs, consacrée à l'organisation de la main d'oeuvre et au fonctionnement corporatif peut intéresser celui qui veut tout savoir sur les potiers fasi !



L'industrie de la poterie à Fès par Guiot, Letourneau et Paye


Cet article a été publié en 1935 dans le Bulletin économique du Maroc et repris le 31 décembre 1935 dans le "Courrier du Maroc".


«  L'organisation de la main-d'oeuvre présente un caractère de particulier intérêt dans l'industrie de la poterie.

Cent soixante personnes environ travaillent régulièrement au quartier des potiers:une cinquantaine chez les thollaya, une cinquantaine chez les harracha et une soixantaine chez les zellaïjia. A ce chiffre, il faut ajouter un nombre très variable, avec les saisons et les commandes, de journaliers.
Parmi ces travailleurs on trouve deux catégories bien distinctes : les ouvriers et les apprentis.

Les apprentis

Les apprentis sont des gamins d'âge variable qui peut aller de 12 à 20 ans. Un certain nombre sont fils de potiers, fils de patrons en général et ils apprennent le métier pour reprendre l'atelier de leur père. Leur salaire est mensuel ; il varie bien entendu avec la valeur de l'apprenti et passe de 20 francs dans les débuts à 60 ou 70 francs quand le gamin commence à connaître le métier. Il est payé dès le début car il peut rendre bien des services avant même d'avoir commencé son apprentissage : puiser de l'eau, porter les pièces de la chambre du four à l'aire de séchage, aider à l'enfournement ou au déchargement des pièces cuites, apporter le combustible au four et alimenter le feu, aider au chargement des pièces emportées et beaucoup d'autres menus travaux qui remplissent bien sa journée. Son premier travail proprement technique est le pétrissage de l'argile, puis chez les zellaïjia le découpage des zellij et des boujmat et le moulage des différentes pièces. Dès lors, il n'a plus qu'à apprendre à tourner les pièces, et il est déjà un ouvrier.

Ces apprentis sont en général étrangers à Fès, sauf bien entendu les fils des patrons potiers ; ils sont presque toujours arrivés très jeunes et viennent soit des tribus du nord de Fès, soit du sud de l'Atlas, vallée du Ziz, Tafilalet etc …. Ce sont des fils de pauvres gens : la plupart vivent dans les fondouks des environs de Bab-Ftouh.

Les ouvriers

Les ouvriers journaliers sont payés à la journée ; ils se rassemblent chaque matin au nombre d'une cinquantaine environ au petit souk de la rue principale et attendent patiemment que les patrons viennent les embaucher, tantôt pour conduire des ânes à la carrière d'argile ou au moulin où se broient le sable et les différents minerais qui servent à faire l'émail, tantôt pour pétrir l'argile, tantôt pour mouler des pièces, faire cuire un e fournée, etc .. .

Sans métier précis pour la plupart, ils ont tout de même, à la longue, appris quelques rudiments du métier et sont capables de mouler les tuiles ou des zellij ou de les découper. Quelques uns même travaillent sans cesse dans ce quartier, faisant le tour des ateliers ou d'un groupe d'ateliers où ils exercent un métier de spécialiste, tels par exemple les ouvriers employés par les faïenciers à l a cuisson des minerais.
Ils sont payés de 5 à 15 francs par jour, selon leurs capacités. Ceux-là aussi pauvres hères pour la plupart, sont étrangers à Fès en général et viennent d'un peu partout. On trouve parmi eux d'anciens soldats.

Les ouvriers qualifiés enfin sont d'une condition un peu différente. Ils reçoivent chaque jour leur salaire, mais un salaire proportionnel à la tâche accomplie (bettriba) : c'est ainsi que ceux qui moulent les zellij, les qarmoud, etc … sont payés au mille ; les tourneurs chez les harracha et les thollaya sont payés au cent, à un prix qui varie, cela va sans dire, selon la nature des pièces ; les décorateurs chez les thollaya sont eux aussi payés au cent, à moins qu'ils ne soient spécialisés dans un travail d'art, auquel cas ils sont payés au mois ou à la journée. Les ouvriers qualifiés sont donc rétribués selon leur valeur et leur travail, et ils arrivent ainsi à gagner de 50 à 300 francs par mois, limite supérieure rarement atteinte.

Un bon nombre de ces ouvriers qualifiés se disent fasis, et ils doivent l'être en effet depuis plusieurs générations, car dans leur simplicité, ils sont déjà plus raffinés que les autres. Il n'est pas rare d'en voir qui sachent lire et écrire l'arabe ; quelques-uns même veulent apprendre le français et suivent les cours du soir organisés au collège musulman, ils semblent d'ailleurs en tirer un maigre profit, surtout à cause de leur manque d'assiduité. Quoi qu'il en soit, le seul fait d'aller même sans succès à des cours du soir, est l'indice d'un niveau intellectuel assez élevé, par rapport à la masse du peuple marocain.

Une bonne partie de ces ouvriers habitent la quartier d'El-Keddane, étagé sur la pente qui sépare Fekkharine de l'oued Fès. Ils habitent donc près des ateliers où ils se rendent le matin de bonne heure. Ils y travaillent jusqu'à la nuit en hiver, jusque vers 6 heures du soir en été, avec une interruption de une à deux heures pour le repas de midi. On chôme en général le vendredi et deux ou trois jours pour les grandes fêtes, mais ce n'est pas une règle absolue, cela dépend des ateliers et surtout des commandes en cours. Ce qu'il faut retenir, c'est que ce travail n'a rien de rigide, ni même de régulier à la manière européenne : il y règne de l'indolence , de la bonhomie, un peu de fantaisie aussi.

Ces ouvriers n'ont donc pas la vie pénible des travailleurs occidentaux. Certes, ils sont peu payés et sont obligés de demander une avance à leur patron dès qu'ils doivent faire une dépense exceptionnelle ; certes leur nourriture et leur habillement n'a rien de luxueux et beaucoup d'entre eux hésitent à se marier à cause des dépenses que cela entraînerait. Mais enfin, ils se contentent de peu, le climat doux leur facilite les choses et ils ne sont pas astreints à la discipline rigide des entreprises européennes. Ils vivent au jour le jour, sans essayer de faire des économies et sans même y songer. Leur condition ne diffère pas sensiblement de celle de leurs patrons avec lesquels ils ont des rapports personnels empreints, semble-t-il d'une grande bonhomie ; et puis le métier qu'ils exercent n'est pas physiquement pénible et comporte certaines satisfactions esthétiques auxquelles tous ne sont pas insensibles.

Leur mentalité s'en ressent : ce sont pour la plupart des gens doux, affables, un peu indolents, fluets ou tendant à l'embonpoint selon leur tempérament. Leurs idées politiques semblent à peu près nulles, autant qu'on peut les connaître ; ils ont vaguement entendu parler des nationalistes mais ne connaissent pas personnellement ces jeunes bourgeois riches et instruits, et ne comprennent pas ce qu'ils veulent.

Les patrons

Ils sont au nombre de quarante, se décomposant en quinze harracha, quatorze zellaijia et onze thollaya. Tous sont fassis de longue date et beaucoup appartiennent à des familles où l'on est potier de père en fils et ou même plusieurs membres de la famille sont établis en même temps. C'est ainsi que parmi les zelaïjia, six patrons portent le nom de Ben Makhlouf, et sont parents entre eux, quatre portent le nom Thifa ; la famille des Beni-Haddou a quatre représentants parmi les harracha, il y a encore trois Magzari parmi les thollaya, et trois Alami, deux chez les harracha et un chez les thollaya. Nous nous trouvons donc ici en présence d'une industrie de caractère familial.

Parmi ces quarante patrons, vingt-six sont locataires et quatorze propriétaires, en toute propriété ou en indivision. Le terrain est, comme on s'en doute, très morcelé : les plus gros propriétaires sont les Habous, les Ben Makhlouf et les Thifa, deux familles qui font figure de grands seigneurs parmi les potiers. Le prix de la location varie beaucoup selon la taille et l'emplacement de l'atelier, il va de 30 à 100 francs par mois.

La plupart de ces patrons n'ont qu'un très faible fonds de roulement et travaillent au jour le jour, selon les commandes qu'on leur fait. Ils ignorent les stocks, le calcul des prix de revient, en somme l'ABC de l'activité commerciale moderne. De ce fait, ils sont rarement riches, et la plupart d'entre eux sont d'une condition et mènent une vie tout à fait analogue à celle de leurs ouvriers qualifiés : comme eux ils gagnent leur vie, un peu plus largement peut-être, avec quelques soucis et quelques responsabilités de plus, mais entre les deux catégories ne se creuse pas le fossé qui existe actuellement en Europe, il n'y a pas là patrons et ouvriers, employeurs et salariés, avec l'antinomie qui existe pour nous entre ces deux groupes de termes, il y a des artisans que distinguent seulement quelques nuances.

Au point de vue professionnel ; ces patrons manquent d'ambition et d'esprit d'invention, confinés dans leurs traditions, ils n'en sortent (je parle ici des tollaya) que pour imiter, s'ils sont livrés à eux-mêmes, des produits occidentaux ou orientaux de qualité souvent discutable. Comment en serait-il autrement puisqu'il n'ont d'autre ambition que de gagner leur vie ? Leurs rapports entre eux sont bons dans l'ensemble, ils ignorent la concurrence outrancière de l'Europe, ses procédés durs et quelquefois ignobles, mais aussi les facultés d'invention, d'endurance, de solidité que développe cette lutte acharnée. Vivant sous un régime de libre concurrence absolue, ils n'essaient pas d'en profiter, ils ne sont pas âpres au gain et pour tout dire, on a l'impression d'un demi-sommeil.

Les mêmes caractères se retrouvent entre-eux si on les étudie au point de vue culturel, politique et religieux. Ce sont essentiellement des gens ignorants et simples, quelques-uns savent l'arabe classique et sont capables de lire le Coran ; un seul sait le français pour des raisons de circonstances. Au demeurant ils ne sont pas dépourvus d'une certaine finesse et leurs réflexions sont empreintes d'un grand bon sens, mais leur indolence intellectuelle est égale à leur indolence commerciale.

En politique, ils ont des idées aussi simples que leurs ouvriers et sont incapables de se hausser à un point de vue général : une fois leurs petites revendications satisfaites, ils sont contents et ne conçoivent pas qu'on puisse demander autre chose.


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L'organisation corporative

Entre ces patrons et ouvriers existe un lien général, l'organisation corporative. Mais là encore, il faut faire table rase de nos idées européennes et modernes. La corporation des potiers de Fès n'est pas à mettre en parallèle avec la corporation fasciste, ni même avec les corporations européennes du moyen âge. Peut-être autrefois, a-t-elle été plus forte que maintenant, mais il faut bien avouer qu'aujourd'hui la corporation des potiers ( et les autres corporations de Fès probablement aussi) est surtout un fantôme et une ombre. Il serait presque plus exact de parler d'inorganisation corporative.

La corporation qui nous occupe a à sa tête un chef, l'amine, élu pour une période indéterminée, à vie en général, par l'assemblée des patrons potiers. Il n'entre en fonctions qu'après ratification de sa nomination par le mothaceb (prévôt des marchands). Son empire s'étend non seulement aux trois catégories de potiers que nous avons décrites, mais encore aux moulins où sont broyés le sable et les minerais employés pour l'émaillage et aux âniers qui assurent le transport de l'argile entre les carrières et les ateliers.

C'est donc en apparence un personnage assez considérable : nous allons voir qu'en pratique, son pouvoir est fort limité. Il l'est tout d'abord par sa personnalité même. L'amine actuel est un brave homme honnête et sage, mais assez simple et ignorant : de toute évidence ce n'est pas un homme d'envergure, il a parmi ses pairs des hommes qui lui sont nettement supérieurs et il semble bien que ces qualités et ces défauts soient de tradition pour les amines de cette corporation. D'autre part, ses attributions sont très minces et l'on comprend que les potiers ne cherchent pas à mettre à leur tête un homme de premier plan : c'est tout à fait inutile. Le rôle unique de l'amine, en effet est de servir d'arbitre pour tous les différends d'ordre professionnel qui peuvent surgir entre ses administrés. La procédure est la suivante : les parties en désaccord, si l'amine n'a pu obtenir un accord à l'amiable, portent le litige devant le pacha ou le mothaceb suivant les cas et celui-ci demande à l'amine d'arbitrer la querelle ; si l'affaire est d'importance, l'amine s'adjoint deux autres patrons pris parmi les patrons les plus notables. Au cas où il ne réussit pas dans son rôle de conciliateur, l'affaire revient devant la juridiction compétente où l'on sollicite en général les conseils techniques de l'amine. Expert et arbitre, voilà donc tout son rôle ; pour le remplir , il n'a ni code, ni droit coutumier et ne se sert que de son bon sens et de la tradition orale connue de tous les patrons.

A part cela, il n'a aucun rôle dans l'organisation de la production, dans l'achat des matières premières, dans la fixation des prix, dans le maintien de la qualité. Tout au plus, peut-il, si l'un des potiers fait de médiocres produits et qu'il vienne se plaindre de la mauvaise marche de ses affaires, lui expliquer qu'il s'y prend mal et lui montrer en quoi.

Outre cela, l'amine représente la corporation quand besoin est dans les cérémonies officielles (mais cela est rare, car les corporations sont de plus en plus laissées de côté comme de vieux accessoires usés), aux mariages, aux circoncisions et enterrements des familles des potiers. C'est lui qui fait les collectes pour subvenir aux frais d'inhumation d'un potier mort dans la misère et c'est tout, car cette corporation n'a aucune œuvre d'assistance mutuelle, de secours aux malades ou blessés, de protection contre le chômage. On voit donc que le lien corporatif est très lâche.

Il y a cependant un correctif et en même temps une explication à cette anarchie corporative. En l'état actuel des choses, l'organisation de potiers n'a pas besoin d'être forte, parce qu'il existe entre eux tous des liens personnels très solides. Travaillant dans le même quartier, ils se connaissent tous et n'ont pas besoin d'autre lien qui les rapprocha. De même, patrons et ouvriers se connaissant personnellement, ont, nous l'avons dit, à peu près la même vie ; les différends qui peuvent s'élever entre eux sont rapidement calmés comme des querelles entre les membres d'une même famille : le rôle d'arbitre qu'exerce l'amine est donc largement suffisant dans les cas les plus graves. Comme d'autre part ils n'ont pas la notion européenne de la concurrence âpre et sans pitié, les rapports entre patrons sont en général faciles et ne nécessitent pas la stricte discipline que l'on cherche à faire régner dans les organisations patronales de France et d'ailleurs. Le jour où l'un d'eux voudrait mettre en pratique une conception plus âpre, moins familiale de la concurrence, ce jour-là seulement l'organisation actuelle se révélerait notoirement insuffisante et il y aurait une grave crise morale qui entraînerait très probablement une transformation radicale de l'institution.

Il est un point pourtant et très important où la corporation semble pouvoir jouer un rôle qu'elle laisse absolument de côté à l'heure actuelle, c'est celui de l'assistance mutuelle. Elle n'existe que pour payer les funérailles de ceux qui sont morts dans la misère, c'est tout à fait insuffisant. Nous savons bien qu'en milieu musulman, la charité privée et l'entraide mutuelle s'exercent très largement. Il n'empêche qu'on souhaiterait voir les malades ou ceux que frappe un coup du sort, aidés dans le cadre de la corporation, sans préjudice des secours déjà existants. Et dans la période que nous traversons, peut-être la corporation pourrait-elle s'efforcer de remédier au chômage, au lieu de subir passivement les événements.
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ouedaggaï

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MessageSujet: Potiers de Fès   Dim 20 Jan - 22:13

Il ne s'agit pas à ma connaissance d'une conférence des "Amis de Fès"; mais elle a été prononcée par Henri Bressolette, Agrégé de l'Université, Secrétaire Général des Amis de Fès de 1935 à 1958, le 20 septembre 1974 devant le Comité Archéologique de Lezoux (Puy de Dôme) capitale de la poterie gauloise.

L'intérêt historique de la description de la corporation des potiers et la grande qualité littéraire du texte justifient de rajouter un chapitre à notre "histoire" des potiers fasi.

Cette conférence était illustrée de diapositives que je n'ai malheureusement pas récupérées. J'ai donc mis quelques cartes postales et photographies personnelles.

To the happy few.

Le quartier des potiers à Fès n'est pas difficile à localiser : quand, sur la colline des tombeaux mérinides, on observe la ville ancienne -la médina-, on remarque dans l'angle sud-est, à l'intérieur de l'enceinte, des volutes d'épaisse fumée noire, qui décèlent les fours en activité ; si l'on se trouve près de Bab Khoukha, on voit s'avancer dans la saignée des remparts un chapelet d'énormes hérissons tout ébouriffés, petits ânes enfouis sous leur charge de doum comme sous une arche verdoyante ; tout près, à Bab Ftouh, un autre cortège d'ânons, aux flancs bossués par les couffes jumelles débordantes de terre brute, s'engouffre en trottinant sous les voûtes de la porte. Ces deux processions convergent vers le quartier des potiers -Ferharin-, apportant, l'une, la matière première, l'argile extraite de la carrière de Dar Mahrès, toute proche, l'autre, le combustible pour les fours, feuilles et tiges de palmier nain, en provenance de la campagne marocaine.

Relativement plat pour cette ville montueuse nichée au creux d'un vallon, ombragé çà et là d'oliviers séculaires, sans habitations sauf à la périphérie, ce quartier de Ferharin est très reposant ; il contraste par son calme avec la placette de Sfarine qui, du matin au soir, retentit du martellement sonore des dinandiers et résonne des coups redoublés des chaudronniers sur leurs récipients de cuivre. Ici, les narines ne sont pas affrontées à la puanteur insoutenable des tanneries, dont les ouvriers trempent jusqu'à mi-cuisse dans les alvéoles ronds où macèrent les peaux. On n'y rencontre pas non plus la foule grouillante qui, aux heures de presse, anime la Kissaria ou le souk des Attarine. Auprès du tombeau de leur saint protecteur, Sidi Mimoun, jamais invoqué sans effet en période de sécheresse, -la pluie étant contraire à l'activité des potiers, une supplication aussi désintéressée de leur part ne peut être que favorablement accueillie par Allah- la vie de ces artisans se déroule au ralenti, paisible et silencieuse, parmi leurs installations millénaires.

Depuis la fondation de Fès, au début du IXème siècle de notre ère, leurs ateliers sont établis dans ce secteur, entre deux des portes de la médina, Bab Khoukha et Bab Ftouh, à l'est de l'agglomération urbaine, afin que les vents d'ouest, prédominants, emportent la fumée vers la campagne, par-delà les remparts. L'aménagement de ces fabriques traditionnelles est resté très sommaire : ce qui importe avant tout à ces potiers, c'est de pouvoir disposer d'aires assez vastes pour étaler leurs produits au soleil, ainsi que de hangars ventilés pour le séchage à l'ombre ; il leur faut aussi des puits pour l'eau et des fosses pour l'argile ; enfin, des bâtisses abritent leurs tours, voisinant avec les fours coiffés d'une réserve de doum en train de sécher.

L'argile apportée par les petits ânes est arrosée, puis broyée, étalée, foulée aux pieds couche après couche, découpée en tranches, piétinée à nouveau, puis pétrie à la main plusieurs fois, malaxée, triturée jusqu'à épuration complète : au terme de cet affinage, le pain se présente sous la forme d'un cylindre gris-bleu, de la grosseur d'une fourme d'Ambert, que le potier, de ses deux mains, plante d'un geste sec sur la girelle de son tour.

Ces tours sont généralement installés par paire, dans un trou rectangulaire de deux mètres de long, avec une ouverture de un mètre carré pour chacun. C'est le tour classique, un axe vertical pivotant sur crapaudine, muni à sa base d'une roue pleine que le tourneur actionne du pied, et pourvu au sommet d'une tablette ronde -rondeau ou girelle- sur laquelle ses mains modèlent la glaise. Assis sur une planche à hauteur de cette ouverture, l'ouvrier reçoit par-devant la lumière d'un vasistas ménagé au ras du sol extérieur. Rien de plus rudimentaire que ses outils : un bout de roseau fendu en deux, qui lui sert de couteau pour enlever l'excès de glaise ; un morceau de cuir l'aide à lisser la surface ; une ficelle humide suffit à détacher de son support l'objet tourné.

En dépit de moyens aussi pauvres, ce potier, parfois loqueteux, aux vêtements tout empesés par la glaise séchée, ne s'est pas plus tôt assis devant son tour que, par une sorte de transfiguration, il se met à produire des merveilles. A peine a-t-il posé ses doigts mouillés sur la motte que celle-ci, sous la giration continue, aussitôt s'anime. De ses mains qu'il enfonce dans l'argile, il la creuse en son centre, en fait surgir la paroi d'un vase, l'élève, l'amincit, l'abaisse, l'élargit, la resserre à son gré : sans effort, la terre, devenue docile, obéit à ses paumes humides ; entre ses doigts magiques, voici que cette matière inerte, amorphe, soudain prend forme, soudain prend vie, devient une corolle vivante, une fleur dont le calice s'épanouit sous vos yeux. Plus qu'un virtuose de la glaise, le potier, maître de sa technique, se révèle un artiste qui, privilège unique, a la chance d'imprimer directement dans le réel le rêve de sa fantaisie, le secret de son idéal. Humble artisan pourvoyeur de beauté, du jeu de ses doigts il fait sortir un objet dont la forme élégante sera le plaisir des yeux et de la main, du toucher par son galbe longuement caressé, du regard par la pureté de sa ligne.

Je ne me lasse pas de contempler le potier au travail : il me rend fier d'être homme. Le philosophe grec Anaxagore attribuait la supériorité de l'homme à son intelligence, certes, mais aussi à sa main : or, le potier est le manuel par excellence ; à elles seules, ses mains traduisent son souci d'utilité et concrétisent sa recherche de beauté. Plus que personne au monde, par ses mains, le potier est un créateur, un "poète". Mieux encore, il coopère librement à l'oeuvre de Dieu, "souverain plasmateur" : soustrayant une partie de la matière au cycle normal de l'évolution naturelle, il 1'insère dans la vie de l'homme, il en tire un objet pratique, d'utilité journalière, qui répond aux besoins essentiels de l'existence ; à ce titre, en acheminant la matière de son état brut à celui d'objet achevé, le potier, de façon intime et toute personnelle, participe à la création continue de l'univers, aidé dans cette oeuvre par son auxiliaire, le feu.

Les fours de cuisson pour les poteries affectent la forme d'une calotte ovoïde de quatre mètres de haut sur deux mètres de diamètre. Construits à l'extérieur, en briques recouvertes de terre, ils s'enfoncent d'un mètre dans le sol. Ils sont pourvus d’un trou au sommet pour l'évacuation de la fumée et d'une ouverture au ras du sol pour la chauffe. On commence à les garnir par en bas, de
l'intérieur, puis le chargement s'achève par le haut, du dehors : courbé en deux sur la margelle, le buste plongeant dans le four, l'ouvrier empile les pièces, préalablement séchées au soleil, que lui tend un aide, intercalant entre elles, pour éviter que la cuisson ne les soude, la pernette de céramique à trois branches. Quand le four est plein, on l'allume par en bas ; la durée de la chauffe est de trente-six heures, un peu moins pour les pièces décorées qui subiront une deuxième cuisson de cinq à six heures pour le glaçage. On laisse refroidir pendant quatre jours avant de décharger le four.



A côté des meules de doum, on remarque, étalé sur les terrasses des ateliers, un produit noirâtre et visqueux : ce sont des grignons d'olives, résidu des noyaux broyés après extraction de l'huile. Sous-produit des huileries modernes voisines, ils servent de combustible pour les fours : la matière grasse qu'ils retiennent encore en dépit des solvants, permet d'augmenter â volonté l'intensité de la flamme. Debout près de la bouche du foyer, le préposé à la chauffe égrène à la main une poignée de ces grignons, en alternant, suivant les besoins, avec l'enfournage du doum et autres herbes sèches apportées des champs par de vieilles femmes de ces créatures sans âge, cassées en deux sous l'énorme charge de chardons secs, tiges de carottes sauvages ou bâtons creux de fenouil ! Cramponnées à la corde qui maintient sur leur dos le faix débordant, elles avancent en troupe, telles des bêtes de somme, ne conservant d'humain que leur front ravagé, leurs joues parcheminées et leurs pieds nus gercés de crevasses. Au terme d'une quête épuisante sous le soleil, elles ne reçoivent qu'un salaire de famine pour prix de leur labeur quotidien ; et encore, ces "moissonneuses de l'été marocain" sont-elles condamnées au chômage et à la misère en dehors de la saison chaude, pendant laquelle elles complètent l'approvisionnement des fours de Ferharin.

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Sur le plan humain et social, les potiers sont organisés en corporation sous l'autorité assez peu rigoureuse de leur "amin" ou patron. Ils se répartissent en trois catégories nettement spécialisées :
1. Les HARRACHA, ou potiers de l'argile blanche (8 ateliers, 10 maîtres-artisans, 130 ouvriers) ;
2. Les THOLLAYA, ou faïenciers (13 ateliers, 17 maîtres-artisans, 98 ouvriers) ;
3. Les ZELLAÏDJIYA, ou fabricants de carreaux de mosaïque (zelliges) (10 ateliers, 11 maîtres-artisans, 120 ouvriers) ;
auxquels il faut ajouter les MOZAÏSTES, ou découpeurs de zelliges (41ateliers, 83 maîtres-artisans, 120 ouvriers),
soit au total 72 ateliers, 121 maîtres-artisans, 413 ouvriers. ( Chiffres officiels fournis en décembre 1974 par M. Mohamed El Iraki, Inspecteur régional de l'Artisanat à Fès. Ces données ne tiennent pas compte des briquetiers proprement dits, (technique ancienne et moderne) installés au pied de la colline de Dar Mahrès ).

Ainsi, près de 550 personnes sont employées au travail de l'argile dans le quartier de Ferharin ; ce chiffre situe l'importance des potiers dans la vie artisanale de Fès.

Les HARRACHA, potiers de l'argile blanche, font venir leur terre de la carrière de Ben Jellik, à trois kilomètres de Fès. Leurs productions, de facture courante, assez grossière même, ne sont vernissées qu'à l'intérieur, et parfois pas du tout ; elles répondent à des besoins strictement utilitaires.
Ils fabriquent :
-des éléments de tuyaux pour l'eau (kadous), d'environ 60 cm de long et 15 cm de diamètre, évasés à un bout et resserrés à l'autre pour permettre l'emboîtage ; un boudin de mastic d'argile pétrie à l'huile assure l'étanchéité. Ce sont des canalisations de ce genre, non vernissées, qui, depuis le IXème siècle, donc bien avant les capitales européennes, assurent à la médina de Fès l'eau courante et le tout-à-l'égout, l'oued Fès, qui traverse la ville, servant de collecteur à la sortie. A 1'entrée de la ville ancienne, juste à l'amorce de la descente, un des bras de la rivière se divise en une infinité de conduites qui alimentent vasques et fontaines des maisons particulières. Ainsi, depuis sa fondation, l'antique cité de Moulay Idriss, assise sur une chevelure de ruisseaux, a bénéficié des commodités de l'hygiène moderne ; depuis toujours les belles demeures fassies sont égayées le jour et la nuit par la fluide chanson de l'eau jaillissante.

Les HARRACHA font aussi :
- des jarres de 90 cm de haut, vernissées intérieurement, pour les conserves d'olive et l'huile ;
- de grands plats ronds, en terre brute, dans lesquels se pétrit la pâte du pain fait à la maison ;
- de larges passoires à gros trous, en forme d'entonnoir, que les gargotiers utilisent pour cuire le couscous à la vapeur
- des bols épais où les pauvres gens mangent leur soupe ;
- des pots, carafes, verres à boire, qui, pour être ordinaires, n'en témoigneront pas moins d'une recherche esthétique, une fois décorés au goudron, d'une main artiste.

Enfin, ils produisent également :
- des gargoulettes, destinées à rafraîchir l'eau de boisson. Loin d'être imperméables, ces récipients laissent au contraire transpirer le liquide : l'eau qui exsude à travers la paroi poreuse, s'évaporant au courant d'air, refroidit le contenu. Certaines, aux anses doubles allongées comme des oreilles, évoquent par leur taille élégante la grâce des amphores romaines. D'autres arrondissant leur panse sous une seule anse ronde ; des deux orifices, l'un, évasé, sert au remplissage ; l'autre, arrondi et resserré, permet de boire à la régalade. Quand la canicule fait souffler son desséchant sirocco, il n'est rien de plus délicieux que de soulever à deux mains la gargoulette au-dessus de sa tête renversée en arrière et d'inonder longuement ses lèvres et son palais d'une ruisselante fraîcheur.

Le dépôt de ces poteries blanches se trouve au souk de Sidi Frej, au coeur de la médina. Comme je voudrais pouvoir m'attarder sur cette placette, au pied du minaret élancé de Moulay Idriss !


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Poteries Souk Sidi Frej

Bornons-nous à évoquer brièvement son passé chargé d'histoire et de souvenirs.

On pénètre dans cette petite place par la rue des Attarine ; quittant l'animation bruyante, sitôt franchie la porte coudée, on découvre une oasis de calme et de fraîcheur, à l'ombre de vigoureux platanes, dont la grosse boule ponctue de vert ou de brun, suivant la saison, la cascade en grisaille des terrasses.

A droite, en entrant, une fontaine, dans son ogive de céramiques polychromes, dispense son eau et sa fraîcheur, depuis le XVème siècle. Scellée à son fronton, une inscription en carreaux excisés rappelle aux arabisants que le mérite de cette création revient à un haut personnage de la cour mérinide.

A gauche, l'un des bâtiments abritait le bureau du prévôt des marchands chargé jadis de fixer la mercuriale et de surveiller les cours sur les marchés. A l'intérieur, taillée dans un marbre blanc, une mesure de la longueur d'une aune, qui servait d'étalon pour les tissus, reste encore encastrée à hauteur d'homme, sur le mur du fond.

Le bâtiment voisin accueillait les aliénés : dans cet asile, ces malheureux étaient soignés alors par le seul contact du fer, capable, croyait-on, d'expulser le mal en renvoyant dans son domaine souterrain le génie malfaisant qui tourmentait le possédé : c'est pourquoi l'un des pieds du patient était enserré dans un anneau de fer, relié au sol par une chaîne du même métal.

Tradition plus surprenante encore : Sidi Frej servait aussi de refuge pour les cigognes blessées. Sachant qu'elles trouveraient là des attentions et des soins jusqu'à guérison complète,elles arrivaient, soutenues en vol par des compagnes et se laissaient choir dans ce dispensaire peu banal, Qui dira quel secret instinct guidait ces oiseaux ? Mais notre La Fontaine n'attribuait-il pas aux animaux plus qu'un "aveugle ressort" ?

Cet héritage du passé n'empêche pas le souk de Sidi Frej d'être aujourd'hui un lieu d'échanges bien vivant. Il suffit de jeter un coup d'oeil à l'imposante balance romaine qui trône dans une boutique : son fléau de deux mètres de long, ses vastes plateaux carrés la destinent à la pesée de lourds et encombrants ballots.

Telle une rangée d'alvéoles dans une ruche, le reste de la place est entièrement ceinturé de boutiques. Dans chacune d'elles, assis sur les talons, sous la corde à noeud unique, poissée par l'usage, qui sert à le hisser sur l'estrade,le marchand, l'air détaché, avec une feinte indifférence, attend patiemment les acheteurs derrière son étalage envahissant de sacs et de couffins remplis jusqu'au bord. Spécialistes des produits de beauté, ces commerçants ont une clientèle essentiellement féminine. Voici le henné : utilisées en décoction, les feuilles séchées fortifieront la plante des pieds nus des domestiques, décoreront de dessins rituels, à l'occasion de fêtes, les mains des petites filles, et surtout donneront de chauds reflets cuivrés aux tresses noires des chevelures. A côté, le rhassoul, ou terre à foulon, sous ses deux formes, brut ou travaillé et enrichi de pétales de rose, est utilisé au hammam pour les bains et recherché par les élégantes pour les masques de beauté. Plus loin, le khol,fait briller dans un couffin ses reflets métalliques : c'est de la galène, souvent confondue avec l'antimoine. Broyé et dilué dans l'eau, cet oxyde de plomb servira à lisérer d'un trait noir le bord des paupières : protection contre le soleil ? ou recherche de coquetterie pour donner, au-dessus du voile, plus de profondeur aux yeux noirs ?


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Boutiques du Souk au Henné


Les boutiques du fond sont réservées à l'exposition des poteries blanches. Ici, le marchand est assis dehors, devant son comptoir ; à ses pieds, des pièces encore vierges attendent d'être décorées. Le voici qui trempe son index dans un bol de goudron ; d'un geste régulier et infaillible, il dispose tout à l'entour du vase couché sur ses genoux une série de points ronds ou bien, au gré de sa fantaisie, il l'enserre d'un fin treillis géométrique, dont la teinte noire ressort avec netteté sur le fond crème de la paroi. Le résultat ? Une réussite souvent exquise, que l'on peut admirer à des centaines d'exemplaires. Empilées les unes sur les autres, alignées sur les rayons, accrochées à des clous, suspendus au plafond et à l'auvent, ces poteries décorées tapissent tout l'intérieur de la boutique, du haut en bas, faisant de cet étalage sans prétention une fête permanente pour l'oeil, grâce au décor plein de goût dans sa sobriété et de délicatesse dans l'exécution.

Comment résister ? Quel touriste ne voudrait, pour une dépense minime, emporter chez lui une de ces ravissantes créations de l'argile blanche décorée de noir, en souvenir de Sidi Frej et de sa placette charmante ?

C'est principalement à ses THOLLAYA que Fès a dû sa grande renommée dans l'art de la céramique. Pendant des siècles, ces faïenciers, héritiers des maîtres de Cordoue, mainteneurs des traditions hispano-mauresques, ont produit des chefs-d'oeuvre que l'on peut encore admirer au musée du Batha. Beauté de la composition décorative, fermeté du dessin géométrique ou floral, harmonie des couleurs, heureuse venue des émaux, fini de l'exécution, toutes ces qualités confèrent une valeur unique aux plats et terrines accrochés aux murs des salles d'exposition et qui restent une source précieuse d'inspiration pour les successeurs de ces artisans.

Si la technique et l'exécution connurent un certain fléchissement à la fin du XIXème siècle, aujourd'hui, ces faïenciers, habilement guidés et soutenus par les services successifs de l'artisanat, ont su revenir aux saines traditions de jadis, qui avaient fait leur réputation, tout en s'adaptant aux goûts du jour.

Aux plats, terrines et vases traditionnels, qu'ils continuent à produire, ils ont ajouté toute une collection d'objets modernes, de confection parfois plus difficile, mais qui répondent mieux aux désirs de la clientèle, et en particulier des touristes : assiettes et soucoupes à l'européenne, corps de lampes électriques, sucriers avec couvercle et autres innovations.

Le dessin s'est raffermi, les motifs floraux ont retrouvé précision et grâce ; les rinceaux de feuilles s'enroulent avec élégance autour des vases et dans les médaillons, sur un fond de pointillés, vient s'inscrire le nom de Fès, dont les trois lettres arabes se prêtent à une disposition équilibrée.

Comme autrefois, les décorateurs utilisent ces assemblages harmonieux de couleurs destinés à mettre en valeur les beaux dessins, La décoration polychrome a triomphé de la tendance fâcheuse à la monochromie bleue, solution de paresse : à nouveau, les émaux font éclater leur riche coloris, dont les teintes, sans se heurter, se marient avec tant de bonheur : noir et violet, procurés par les oxydes de manganèse ; jaune brun du fer, jaune citron de l'antimoine, tandis que les sels de cuivre fournissent le vert, et le cobalt, le bleu. Les émaux les plus réussis sont les blancs légèrement bleutés, opaques, épais et lisses, obtenus à partir d'un sable siliceux de la région de Meknès, auquel sont incorporés, suivant une très ancienne formule, des oxydes de plomb et d'étain. C'est "l'abiad", particulier à Fès.

Une promenade dans le quartier de Ferharin permet de surprendre le décorateur au travail et d'observer librement sa technique. Il est assis en pleine rue, au grand air, sur un tabouret concave de bois, au milieu d'un déballage de poteries, à même le sol : les unes, déjà passées au four, attendent de recevoir leur décor ; les autres, une fois décorées au pinceau, s'étalent à la suite, dans une symphonie de couleurs, prêtes à l'enfournement pour 1e glaçage par une seconde cuisson.

L'artisan tient l'objet à décorer sur les genoux. Tantôt, faisant de la main gauche tourner le vase, de la droite, à l'aide d'un pinceau à pointe fine, il l'entoure de cercles concentriques d'une parfaite régularité ; tantôt, sur le fond d'un plat qu'il divise au jugé avec une exacte symétrie, il répartit les divers éléments du registre, rattrapant les raccords et les manques avec une habileté étonnante. Comme en se jouant, il ne tarde pas à couvrir toute la surface de dessins variés ; étoiles géométriques, souples rinceaux, pointillés, croisillons, palmettes, assignant à chaque motif sa couleur propre. A l'observer, on reste confondu devant une telle sûreté de touche, car il exécute tous ces décors à main levée, sans aucun canevas, de mémoire ou suivant l'inspiration du moment. Récemment, séduit par la dextérité de l'artiste et la beauté de l'exécution, un céramiste de métier, venu en touriste à Fès, appela dans son usine de France deux de ces décorateurs, afin d'implanter dans la région le style et l'art des faïenciers fassis.

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Au milieu de la diversité de leurs créations, il est une production saisonnière qui, pendant plusieurs semaines, accapare toute l'activité de ces THOLLAYA, à l'approche de la fête de l'Achoura. Cette solennité qui tombe le dixième jour du mois de moharrem, est en quelque sorte le premier de l'An musulman : prétexte à cadeaux aux enfants, jour de liesse en ville et même carnaval à la campagne. Partout, c'est essentiellement la fête des tambourins. Il ne s'agit pas des petits tambours ronds et plats, faits d‘une peau tendue sur un cercle de bois dont la percussion accompagnée du tintement des rondelles métalliques rythme la cadence dans les orchestres orientaux. Les tambourins de l'Achoura sont un cylindre de céramique décorée, assez long, dont une extrémité est fermée par une membrane : le plus petit, « taarija», fait entendre un tam-tam sonore ; l'autre, "derbouka", plus gros, renflé en son milieu, émet un son plus grave, boum-boum.

Le jour de l'Achoura, les femmes montent sur les terrasses très tôt en début d'après-midi ; elles ont revêtu leurs vêtements de fête dont les teintes variées et délicates transparaissent sous la mousseline des "farajias" ; leurs cheveux sont retenus par des écharpes aux couleurs riches et chatoyantes. Du haut des Mérinides où la vue plonge sur cette médina en fête, on a l'impression qu'une floraison multicolore a soudain envahi le sommet de toutes les maisons de Fès.

Et c'est alors que les tambourins aux décors polychromes, stockés depuis des semaines,dans les boutiques, entrent en jeu, à qui mieux mieux. Tenus d'une main dans la saignée du coude ou soulevés à hauteur d'épaule, ils sont frappés de l'autre avec rapidité : aux tam-tam précipités et joyeux des taarijas répondent les boum-boum plus sourds et plus espacés des derboukas. Terrasses, rues, placettes, intérieurs des maisons, toute la médina résonne de ces battements sonores dans une atmosphère d'allégresse : c'est la fête de l'Achoura qui fait éclater la joie de tous au son des tambourins.

Spécialistes du revêtement, les ZELLAÏDJIYH fabriquent :
- d'abord des tuiles creuses, oblongues, plus étroites à un bout et agrémentées à l'autre d'une dentelle obtenue par l'impression des doigts écartés sur l'argile encore molle ; vernissées en vert sombre sur le dessus, pour la moitié de leur longueur, imbriquées en écailles de poisson, elles recouvrent les édifices d'une carapace émeraude, qui, à la plus légère ondée, resplendit au soleil. Ces tuiles vertes sont réservées aux auvents, aux monuments publics et tout spécialement aux
mosquées : vues de la terrasse de la medersa Attarine, les nombreuses nefs de la mosquée Karaouyine se suivent comme une série de vagues glauques, figées dans un moutonnement de jade.
- ensuite des briques, vernissées aussi en vert, étroites et longues : disposées en épi sur les allées de jardin, sur le sol des patios et des cours, elles les dallent comme d'un parquet à bâtons rompus en céramique.
- Mais l'essentiel de leur production est constitué par les zelliges. Ce sont des carreaux de faïence de 10 cm de côté sur 13 mm d'épaisseur. On les fabrique par deux en aplatissant de l'argile dans un moule de bois rectangulaire, séparé en son milieu par une baguette : après démoulage, les bavures sont ébarbées au couteau. L'important est d'obtenir sur le dessus une surface parfaitement plane. Les carrés d'argile sont alors empilés pour le séchage, à l'ombre, afin d'éviter toute déformation. Après cuisson, ils sont émaillés sans pinceau, par simple trempage de la surface plane dans un bain liquide coloré de diverses façons, de même nature que les enduits des faïences colorées.

Après le glaçage au four interviennent les mozaïstes ou découpeurs de zelliges. Leur outil est un marteau d'acier, renforcé en son milieu autour de l'oeil, sans tête, mais doté en revanche de deux pannes très effilées, que l'ouvrier tient en permanence affûtées aussi fin que le tranchant d'un rasoir.
Le carreau a été préalablement marqué à l'encre, violette ou blanche, par un jeune apprenti, qui, suivant le contour d'un modèle à l'aide d'un bout de roseau pointé en tire-lignes, trace sur l'émail le profil de la forme à découper. Assis par terre sur une natte de joncs, devant quelques grosses pierres en équilibre, appui de fortune pour le carreau à tailler, le découpeur, plaçant l'extrémité du manche au creux de l'aine droite, de façon à faire décrire au marteau un arc de cercle d'une amplitude toujours égale, frappe avec le tranchant du marteau le carreau tenu ferme de la main gauche contre la pierre de support, à coups légers d'abord, puis, d'un choc plus sec, détache le morceau. Avec une habileté incroyable, une sûreté de main sans défaillance, ces artisans réussissent à ciseler dans 1a faïence toutes les formes imaginables, carrés, losanges, rectangles incurvés, croissants, étoiles, et même, prodige de dextérité, à suivre les méandres de l'écriture arabe, aussi bien en creux qu'en plein, de sorte que les deux pièces complémentaires, mâle en noir, femelle en blanc, s'emboîtent avec précision, sans le moindre jeu : une vraie marqueterie de céramique !

Ces mêmes artisans excellent encore à exciser les flancs des vases émaillés de même que les carreaux de faïence : grâce à leur maîtrise, les bandeaux épigraphiques en cursif andalou, d'une élégance insurpassée, font, sur les parois intérieures des médersas, courir des versets du Coran à la louange de "Dieu puissant et miséricordieux, refuge contre Satan le lapidé", tandis que des cartouches en caractères coufiques, anguleux et symétriques, répètent sans fin le nom d'Allah, l''Unique.

La pose de ces découpes de céramique appartient aux maçons. Ils les disposent sur un mortier de chaux grasse de cinq à six centimètres d'épaisseur, dans lequel ils les font pénétrer à l'aide d'une batte en bois. Les joints sont coulés à la chaux grasse. La surface est ensuite frottée à la sciure imprégnée d'huile pour enlever les bavochures et procurer le brillant. Le merveilleux assemblage est alors en place et achevé.

D'Espagne, où l'on peut encore admirer leurs reflets métalliques dans l'Alhambra de Grenade, ces zelliges furent introduits à Fès au début du XIVème siècle de notre ère. A cette époque, la capitale mérinide, encore jeune, fut prise d'une frénésie de construction, qui lui vaut aujourd'hui encore ses plus beaux monuments, les médersas, ces hôtels pour étudiants en science religieuse, que la piété a sculptés dans le cèdre, le stuc, la faïence comme des coffrets précieux. Depuis cette date, carreaux et briques de couleur ont étalé leur dentelle de céramique sur les faces des minarets, tandis qu'un bandeau d'étoiles polychromes ceinturait leur sommet. Les portes triomphales de la ville, les fontaines publiques reçurent aussi cette décoration somptueuse qui immortalise la couleur contre la morsure des siècles.

Mais c'est dans l'intimité des palais et des maisons bourgeoises de Fès que les zelliges pénétrèrent avec le plus de bonheur et de richesse : le sol des chambres, les murs, les couloirs, les colonnes jusqu'à une hauteur de deux mètres sont revêtus de ces décors qui se déploient en damiers multicolores, en floraisons d'étoiles polychromes, en assemblages géométriques aux entrelacs subtils, dans un poudroiement d'or, de pourpre, de turquoise ou d'émeraude. Comme les Berbères sous leurs tentes avec leurs tapis de haute laine aux tons vifs, les bourgeois de Fès, grâce à leurs zelliges de faïence ont su fixer dans leurs demeures toutes les splendeurs printanières de la campagne marocaine dans son chatoiement de couleurs. Tapissés intérieurement de zelliges, ces palais fassis, aux portes et plafonds peints comme des miniatures persanes, sont pour les yeux un émerveillement.
Pour ma part, je garde un souvenir enchanteur de cette maison arabe en bordure de l'oued Fejaline, que j'ai habitée tout au début de mon séjour marocain. Quand le soleil d'hiver pénétrait dans sa haute et vaste salle à travers les verres des fenêtres, colorés comme des vitraux de cathédrale, ses rayons horizontaux exaltaient les couleurs des mosaïques sur les murs et les colonnes dans une vibration d'arc-en-ciel. Au printemps, j'installais ma table de travail dans le patio, auprès de la vasque chuchotante. En compagnie de cette présence discrète, sous le ciel d'avril d'un bleu de turquoise où planaient les blanches cigognes, j'ai vécu des heures délicieuses de travail et de rêverie, tandis que près de moi, le jasmin blanc neigeait sur les briques vertes, et que, plus loin, les fleurs du jasmin jaune étoilaient d'or l'azur du patio.

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Comment, dans un monde en constante évolution, se présente aujourd'hui l'avenir de ces travailleurs si attachés à leurs traditions ?

Les potiers de Fès sont incontestablement menacés, et de deux façons.

Par la modification survenue dans leur environnement d'abord. Depuis 1932, date de l'implantation de la gare de chemin de fer près de Bab Ftouh, leur quartier s'est profondément transformé, à la périphérie tout au moins. Seul de la médina à être accessible aux autos, il a vu s'élever des huileries modernes, des garages et aussi des maisons d'habitation : telle une peau de chagrin, chaque année la surface réservée aux potiers s'est rétrécie. Pire encore, les nouveaux occupants ont protesté contre la fumée de leurs fours. Les autorités ont envisagé le déplacement de cette industrie. Mais je crois que, sous ce rapport, les potiers n'ont pas à s'inquiéter outre mesure, car le projet de réinstallation agité en 1935, reste encore "à l'étude", quarante ans après ! La médina de Fès gardera son quartier Ferharin.

Plus sérieuse est la menace que fait peser sur leur corporation la concurrence des fabrications modernes :
- les cuvettes émaillées, les récipients en plastique et même la porcelaine de la Chine populaire ont, dans bien des cas, supplanté les anciens plats et terrines d'argile.
- les tuyaux de fonte, les canalisations en plastique, plus solides, vraiment étanches, remplacent les anciens kadous : progrès indéniable et qui se poursuivra.
- les carreaux modernes en céramique, fabriqués au Maroc même, moins coûteux, plus solides que les zelliges, mais infiniment moins beaux, s'introduisent dans les demeures modestes.

Néanmoins, il est probable que les HARRACHA conserveront longtemps encore la clientèle pauvre des gens de la ville et de la campagne environnante; les THOLLAYA, outre que le tourisme leur offre un nouveau débouché, assez limité à vrai dire, charmeront toujours par leurs productions les amateurs de belles faïences décorées, à la condition d'en maintenir le niveau artistique ; enfin, il n'est pas un bourgeois de Fès, pourvu de moyens adéquats, qui ne veuille, aussi bien en ville nouvelle qu'en médina, parer la demeure qu'il fait édifier, du coloris somptueux des zelliges, que la technique des ZELLAÏDJIYA et des mosaïstes a su porter à une telle splendeur.

Souhaitons donc, en terminant, que se maintienne longtemps cet artisanat si original et que ces travailleurs paisibles, créateurs de beauté, puissent, à l'ombre de leurs oliviers séculaires, poursuivre leur industrie, à la fois pratique et d'art, qui, dans bien des domaines, contribue au charme de Fès, après avoir assuré, grâce à ses poteries, son renom artisanal.


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