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 Les oiseaux de Fès

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ouedaggaï

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MessageSujet: Les oiseaux de Fès   Dim 14 Aoû - 21:19

Conférence prononcée devant les « Amis de Fès » le 16 janvier 1955, par Max RICARD


J'ai rajouté les illustrations pour aérer le texte initial sans "images"

L'eau vive, éternellement, court, saute, cascade, bruit, étincelle au soleil, s'enfouit dans les ténèbres de la terre pour reparaître encore au jour, se glisse en serpents d'argent, s'étale en nappes, fuse en jets, réjouit de sa présence chantante les choses et les gens de la vieille cité. Les jardins, riads clos, vergers ceints de haies, Olivettes accrochées aux pentes, parcs égayés de floraisons éclatantes, multiplient en proliférations végétales le miracle de la plante. Les hauts remparts, les murs de briques noircies par les siècles, les architectures surhaussées jusqu'à l'impossible vers la lumière, élèvent au ciel leurs bastions et leurs créneaux , leurs tours et leurs terrasses, accueillants au monde ailé.

Fès, toute vivifiée du flux de ses fontaines, parée de verdure en toute saison, couronnée de remparts et de minarets, demeure pour les oiseaux migrateurs ou sédentaires, un Eden assuré, un havre de grâce, un reposoir fleuri et comme une étape désirable et bénie que la terre offrirait aux voyageurs du ciel.

Les créatures légères qui se balancent dans le vent sur leurs rémiges éployées, celles qui façonnent, du bec et de la griffe, les nids de mousse, de duvet, de brindilles, les cupules de glaise pétrie accrochées aux parois verticales, les aires de branchage rudes tapissées d'herbe sèche, celles qui se rient de la pesanteur et de l'étendue, cherchant inlassablement la proie vive, l'insecte, le ver, la graine, et transformant la matière en vie ailée et chantante, trouvent ici asile et pâture.

Certes, la loi du mangeant et du mangé, inexorable en ce monde, règne comme ailleurs, inéluctablement. Certes, la méchanceté du fils d'Adam (qui n'a pas toujours l'excuse de l'ignorance enfantine), s'exerce comme partout sur la terre...Mais l'aménité du site et du climat, les ressources infinies offertes par la ville elle-même, et ses environs, toujours accessibles à ceux pour qui l'air est le plus court chemin, attirent et retiennent tout un peuple emplumé et mélodieux, pour la joie durable du regard et de l'ouïe.

Les saisons se succèdent, parfois fertiles en surprises, mais chacune d'elle-même ramène, ou voit partir, son contingent de migrateurs tandis que d'humbles amis, d'un attachement moins intermittent, demeurent et disent, en ramages discrets qu'ils sont toujours présents, aux heures brûlantes de la canicule comme durant les journées tristes des hivers maussades. La nuit même n'est point sans hôtes volants, portés sur leurs ailes silencieuses et jetant dans les ténèbres leur cri monitoire tout chargé de présages.

On pourrait tenir calendrier des allées et venues des visiteurs saisonniers et remarquer combien ils sont, en dépit des sautes de temps, réguliers dans leurs départs et leurs retours.

Quand le Sagittaire, tirant sur sa fin, décline vers l’achèvement du cycle de l'année solaire , les cigognes, emplumées d'aube et de ténèbres, décrivent dans le ciel les orbes de leur vol d'arrivée.Revenues du Tchad et du Niger, de plus loin encore peut-être, reposées aux plaines humides du Gharb, elles reconnaissent, au faîte des arbres écimés ou sur les pans des vieux murs, les emplacements des anciens nids malmenés par les bourrasques de l'automne. Bonnes ménagères, elles réparent le fagot de ramée qui fut le home de l'an passé, l'étayent, le complètent d'un bec diligent. Après les rites nuptiaux marqués de vols en apothéose et du sec claquement des mandibules, elles y pondront leurs oeufs et y élèveront la nitée de gros poussins maladroits, becqués et chaussés de noir en leur enfance pataude, avant que l'âge adulte ne vienne rosir le long bec et les hautes échasses.

Les cigognes apportent à leurs avides petits les rongeurs capturés en plaine, les bêtes froides de l'eau, les menues proies de l'Oued et du marais, et parfois, agitant au travers du bec impitoyable ses tronçons fracassés, un long serpent a l'échine brisée.

Tandis qu'elles accomplissent leur rôle utile de gardienne des champs, des rives et des récoltes, ou alors que, tête renversée entre les plumes du dos, elles font retentir, comme des crotales de cornes, leurs mandibules heurtées en claquements rythmés (leur seul moyen vocal) se souviennent-elles d'avoir été, aux temps de la Marrakech Almoravide, la descendance châtiée d'un cadi prévaricateur et cruel, dont elles portent encore le costume de jadis : vêtement blanc drapé d'une large écharpe noire et hautes bottes de maroquin rouge .

Leur advient-il d'évoquer la mésaventure du grand Abasside et de son Ministre, qui furent pendant toute une année transformés en cigognes par la malice d'un enchanteur mazdéen et contraints de cacher leur misère dans les marais du Tigre ?

Elles ont peut-être oublié ces aventures passées, mais elles savent sûrement que, tant qu'elles demeurent sous la protection des Saints de Fès, elles sont assurées de secours qui se matérialisent en aide effective. S'il advient qu'un cigogneau de l'année, trop faible encore, ne puisse suivre le vol hardi de ses frères mieux doués, ou qu'une bête âgée, infirme, blessée, tombe et ne puisse s'envoler, l'attardé, la malade, sont recueillis et nourris, soignés et pensés, aux frais d'un habous particulier, qui prévoit leur hébergement à l'hôpital des fous de Sidi Fredj. Il faut espérer que le déplacement de cet asile d'aliénés vers Bab Sidi Boujida, n'interrompra pas cet usage charmant , fort remarquable en ce pays, où les bêtes ne jouissent pas toujours d'autant de mansuétude.

Au sujet des cigognes blessées et recueillies au "Maristane" il serait désirable qu'un médecin de Fès, fort au fait des choses de ce pays, prit un jour la peine de conter, pour la joie des amis des bêtes, son expérience personnelle et probante concernant un cigogneau recueilli par lui et confié au gardien de l'ancien asile du Souq au Henné. Le comportement des parents de la petite bête, garanti par une observation sérieuse, fournirait, sans doute un apport de poids à la thèse qui veut que l'animal ne soit pas seulement un automate mû par l'instinct.

Quand la fin Juillet ramène au Zénith les constellations qui accompagnent le Grand Chien, les cigognes, ayant éduqué et préparé pour les vols au long cours leur nichée vorace, partent vers le Sud, afin d'aller porter aux oiseaux de Tombouctou ou de Gao, des nouvelles des terrasses fassies.


A peu près liés au même terroir pour la durée de leur vie, aimant à revenir, soir après soir, au coucher du solei1, vers les mêmes arbres qu'ils fleurissent de vivantes corolles planches, les hérons garde-boeufs, (les pique-boeufs de la nomenclature populaire) ne quittent point, d'un bout de l'an à l'autre, le ciel de Fès, dont ils sont le constant ornement.

Partis dès le matin , en vol triangulaire, rosi par1es premiers feux de l'aube, ils reviennent à l'agonie du jour, en grand "V", largement épandus. Pattes tendues en gouvernail aérien, ailes, rythmiquement battantes, poitrine offerte au vent en carène emplumée, col replié comme la proue des Drakars, ils passent en troupe successives, suivant leurs routes invisibles et certaines. Leur beauté défie presque le dessin, et , seules les laques du Nippon, incrustant le bois sombre de nacre dérobée aux conques marines, ou bien le vieil Hokusaï, incisant d'une main sans âge le bloc de cerisier de ses gravures, ont pu, par le relief ou le trait, retenir pour la joie pérenne des yeux amoureux de beauté, la grâce ailée des oiseaux blancs profilés sur un ciel assombri de crépuscule.

Dans les jardins irrigués, autour des troupeaux paissant les chaumes, le long des séguias ou derrière la charrue qui fend la glèbe, les garde-boeufs vont, à pas précis sur leurs pieds aux longs doigts gainés de maroquin noir. Ils recueillent, d'un bec habile, les insectes, les larves, les bousiers, qui s’ébattent dans la fiente, les vers que le soc déterre et tranche. De ces proies infimes et répugnantes, selon le concept humain, ils font leurs délices, et cette nourriture dite "immonde" devient panache de fines aigrettes, plumage blanc délicatement marqué d'une teinte de rouille discrète au chignon et entre les ailes, mouvements gracieux, harmonie du vol, durée et sauvegarde d'une espèce qui tire sa beauté de l'ordure, comme c'est si souvent le cas dans la nature riche en enseignements.

Des échassiers plus rares hantent parfois, pour de brefs passages, le ciel fassi, et plus particulièrement quand Novembre, jaunissant les feuilles caduques, ramène vers l'Afrique les hôtes de l'Europe Nord. Au déclin du jour , on peut, avec un peu de chance, voir passer dans le ciel gris, en couples fendant le vent, les ibis noirs qui partent vers le Sud-Ouest marocain, là où les reptiles ne connaissent point d'hiver et dardent, entre les euphorbes, leur tête plate aux crocs emperlés de venin.

Durant les nuits calmes, allant vers le Sebou aux rives de vase molle, les courlis font entendre leurs cris inquiets, semblables à quelques lamentations de Djinn esseulé, et se hâtent, fantômes furtifs talonnés par une terreur inconnue de notre monde diurne.

Il advient que, en aval de la ville, les vanneaux, attifés comme des pages de Sienne, la plume au toquet et le manteau moiré de vert, arpentent le bas Oued-Fès, furetant entre les roseaux et sous les racines des rives, avant de s'enfuir pour de nouvelles errances. Tous les arabisants savent quel nom le petit peuple marocain leur donne, et quelle origine il leur attribue. Partis de chez nous, où ils ne font que passer, ils se rendent, pour y séjourner plus longuement, vers la bordure des Merdjas du Rharb, où le mariage des eaux saumâtres et de la terre produit à foison les mollusques et les insectes chers aux échassiers jamais rassasiés.

Le versant nord de Dar Mahrès tout excavé de carrières et de galeries où des kobolds empoussiérés fouissent l'argile, embrumé de lourdes fumées crachées par les fours qui cuisent les briques plates dont Fès est bâtie, voit, malgré l'emprise de l'industrie, ses pentes se parer au gré des saisons, de la verdure de l'orge naissante, de la mouvante moire des épis, du hérissement des chaumes roux.

Des poteaux, des pylônes portant les fils du télégraphe, escaladent la déclivité et inscrivent sur le ciel une portée musicale, indéfiniment prolongée. Sur ces lignes bruissantes de leur murmure propre les oiseaux inscrivent et effacent, composent et défont, des gammes vivantes, qui, en solfège spontané, égrènent des accords et des dissonances selon le caprice des chanteurs ailés et la nature de leur voix.

Remarquables, parmi ces usagers imprévus du fil transmetteur les geais bleus (improprement appelés chasseurs d'Afrique, et qui sont les "rolliers" de l'ornithologie), mènent grand tapage.

Cuirassés d'émail céladon, dont le bleu vire au vert mourant, armés d'un rostre solide, ombrageux, criards, querelleurs, ils interrompent, sans apparence de raison, leur repos au sommet d'un poteau, leur sieste sur un fil tendu, pour s'élancer, piailler allègrement, virevolter dans le ciel, zigzaguer en éclair bleuté, pourchasser un congénère , être à leur tour poursuivis, puis revenir au perchoir, calmés pour un temps, avant de recommencer sans fin leurs interminables chamailleries.

Les spadassins, les sbires des cités italiennes du quattro-centro, dans l'évasement de leurs manches découpées en ailerons, sous leurs coiffures prolongées en bec, éclatants de couleurs, bruyants et inquiets, provocants et toujours sur le qui-vive, devaient, dans leurs quêtes de noises spectaculaires, ressembler aux rolliers toujours prêts à se harpailler à tout venant.

L'aigre cri du geai peut lasser ( ce cri qui a peut-être été répété en fidèle onomatopée dans son nom populaire local), son humeur instable peut lui aliéner les sympathies, mais on lui doit, du moins, d'animer les heures chaudes d'été d'un reflet d'azur mobile, d'un éclat de lapis, d'une lueur d'aigue-marine, vibrant de toute l'intensité d'une vie passionnée.

Le vrai " Chasseur d'Afrique ", plus rare, ne nous visite que temporairement. Ses pieds aux doigts soudés lui rendent obligatoire la recherche des roches pendantes, pour lui permettre de s'y percher commodément. On le voit plusieurs fois par an, pour peu de jours, et son chant limpide, émis en plein vol, la grâce des volutes de son essor, son indicible beauté, en font un hôte qui serait toujours le bienvenu s'il ne détruisait les abeilles.

Un plumage où se mêlent les tons les plus vifs du prisme, une huppe tout à tour érigée en cimier dentelé ou élégamment repliée sur la nuque, un bec effilé, mince, légèrement arqué, d'heureuses proportions s'accordent pour faire de ce volatile l'incarnation parfaite du rêve d'un imagier persan. Jamais oiseau ne fut plus propre, peint au naturel, à orner du chatoiement somptueux de sa diaprure, les pages enluminées du Goulistan, ou des Ghazals. Des tons éclatants, opposés ou mariés, des contrastes, des fondus délicatement nuancés, donnent à ce favori d'entre les volatiles, une beauté qui défie la description verbale.


Qu'il est dommage que ce pèlerin paré de tant de grâces, fasse son exclusive pâture des insectes mellifères, et , tout particulièrement, des avettes que l'homme élève à si grand'peine dans de longs paniers de roseaux tressés, ou entre des cadres de bois soigneusement jointoyés. Insensible aux piqûres, immunisé depuis toujours et de naissance contre l'âcre venin des apiaires, le guêpier, dont la langue barbelée et la gorge sont à l'épreuve de l'aiguillon le plus acéré, capture, avec une surprenante agilité la guêpe zonée de jaune et de noir, l'abeille chargée de sa récolte de pollen, le bourdon affairé et vrombissant, tous les insectes, enfin, qui distillent le nectar des fleurs et façonnent la cire en logettes géométriques. C'est dire quel dommage peut causer à l'apiculteur cet étincelant prédateur qui happe, d'un infaillible coup de bec, la reine sortie de la ruche pour son unique envolée nuptiale,le mâle montant à la suite de l'épousée, ou musardant au soleil, aussi bien que le frelon voleur de miel ou l'ouvrière rapportant au rucher son butin parfumé. Si l'intérêt, si la nécessité, font condamner comme "nuisible " le chasseur d'Afrique, dont les couleurs rappellent en effet l'uniforme éclatant des cavaliers du Duc d'Aumale, sa rareté relative, la perfection de sa forme et de son coloris plaident en sa faveur, ainsi que le fait qu'il met à mal bon nombre d'insectes acharnés à la destruction des fruits de nos jardins ou dangereux pour l'homme et les bêtes qui le servent.

(à suivre)


Dernière édition par ouedaggaï le Dim 14 Aoû - 21:58, édité 1 fois
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ouedaggaï

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MessageSujet: Re: Les oiseaux de Fès   Dim 14 Aoû - 21:56

Voletant de touffe en buisson, allant en quelques battements d'ailes du roc au tertre, de la haie au faîte d'une ruine, la Huppe, palpitant d'une agitation jamais apaisée, s'affaire à des besognes dont elle détient seule le secret. N'a-t-elle pas, à l'aurore des temps, mené Balkis, la reine du pays des aromates, vers Rochala'im (?) et le palais de Soleïman ?

A l'heure où les voûtes fraîches de Nishapour retentissaient des clameurs de victoire des hordes d'Houlagou, Farideddine-Attar ne nous a-t-il pas conté, lui qui fut le dernier à comprendre les propos de la gent emplumée, la quête des oiseaux ( El Mantiq et tyour) menés par la Huppe au savoir infaillible, vers le siège de toute sagesse et de toute perfection ? Un tel passé pèse lourd, et l'on conçoit que l'oiseau, privilégié depuis toujours, garde dans son comportement la trace de tant de grandeur un peu écrasante.

Cette huppe, brune, noire, blanche, casquée d'un haut panache de chef Comanche, sort, nette, intacte, immaculée, d'un nid qui n'est qu'un cloaque où grouille jusqu'à l'invraisemblance le peuple mou des larves pâles.


Elle nous prouve, elle aussi, que pour la Mère Nature, tout est pur, tout est utile, tout est à sa place . Ainsi qu'une perle chue dans la vase, qu'un joyau tombé dans la bourbe, et qui n'en sont point souillés, gardant l'éclat de leurs facettes et l'iris de leur orient, la huppe, par la vertu de sa nature, peut toucher la corruption, sonder l'ordure, fouiller l'impureté, sans qu'une de ses plumes en soit salie, sans que l'harmonie de sa livrée de bure nette en soit troublée, sans que le moindre de ses duvets en reçoive d'éclaboussure.

Ce n'est pas en vain que le symbolisme mystique de l'Orient a fait d'elle le guide des âmes, qu'elle mène au travers des pièges de la matière, vers les ineffables effusions de la connaissance réelle.



Rare à Fès, mais pourtant rencontré par chance, le loriot qui arbore pourpoint de velours à crevés de satin jonquille, est un seigneur solitaire, un « prince d'Aquitaine » à la tour abolie. Il surprend le regard et disparaît aussitôt, laissant le regret des belles choses trop vite enfuies.


Les Bizets, ces pigeons semi-sauvages, qui sont peut-être la souche de nos colombiers, hantent les creux des murs. Uniformément vêtus de bleu ardoisé, ils mènent une vie de famille qui n'est pas toujours exemplaire. Quelques vieux mâles entretiennent deux ménages et s'épuisent à partager l'incubation de l'épouse et celle de la concubine.

On ne sait si, chez ces êtres demeurés près de la nature, fleurissent (comme il advient parmi les pigeons domestiques) les amours virgiliennes. Les proches voisins de nids ne semblent pas s'aimer d'amour tendre, si l'on en juge par leurs batailles bruyantes.


Le Lamta, sur les pentes du Zalagh qui domine Fès, étage ses olivettes aux troncs noueux, puisant de leurs racines tortes les sucs rares d'un sol avare. Les treilles, jetant d'un tronc à l'autre leurs lianes envahissantes, y mûrissent des grappes musquées.

Dans les terres irriguées, au pied du Trat chauve, les vergers aux arbres alignés, les cultures grasses nourries d'humus noir, étalent leur verdure en quinconces et leurs arpents fertiles. C'est le paradis des étourneaux, quand l'automne, en son plein, violace puis brunit l'olive, dore les derniers raisins et parfait la maturation des baies qui sont nourritures et délices pour l'impudent sansonnet.

Sans discrétion, le brigand, aidé d'innombrables complices, s'abat en vols serrés sur les arbres à dépouiller. Un fruit au bec, l'autre tenu dans les griffettes crispées d'une patte repliée, perché précairement sur le pied demeuré libre, il engloutit le produit de sa rapine, la renouvelle, la poursuit, jusqu'au moment où son jabot distendu, refuse d'admettre la becquée laissée à regret. On conçoit la colère légitime de l'homme qui a peiné tout au long de l'année pur amener à bien la récolte promise à ses pressoirs.

Mais ceux qui ne possèdent rien en propre, qui ne sont opulents que de ce qui est donné gratis à tous ( l'on veut dire le spectacle des choses belles en soi, indépendamment d'une estimation en numéraire) regardent l'étourneau d'un œil plus indulgent et ne supputent pas, en tentant de dénombrer ses bandes et leurs larcins, une perte certaine calculée à la mesure de la dévastation. Ils voient le svelte oiseau, sous sa livrée noire, métallisée de reflets de bronze florentin et toute semée de marques claires; ils admirent l'éclat de l'oeil insolent, le bec prompt à la maraude, le long vol égaillé par le ciel en fumerolle de centre mobile. L'assurance dans le pillage, la prestesse dans la fuite, font bien souvent mentir la réputation d'étourderie donnée un peu légèrement à cet oiseau, au moins lorsqu'il est adulte. Certes, le «  Perroquet de savetier » est, pour qui n'a point la charge d'une olivette, un bien sympathique Scapin, un fripon amusant et frondeur, bien plus qu'un gribouille.

Son plumage sombre, discrètement tacheté de blanc, ainsi qu'une nuit dont la brume légère diffuse sans le masquer l'éclat pâli des étoiles, a donné à la langue de l'Hippiatrie des Arabes l'une de ses expressions les plus gracieuses. N'appelle-t-on point « Bghala Zerzouria », « mule couleur d'étourneau », la bête au poil bai rubican qui, dans les contes baghdadins, porte avec grâce les belles adolescentes à la promenade?

N'est-ce -pas au rythme balancé du pas amblé de ces nobles montures que les gracieuses Péris de la "Cité de la Paix" vont, par les souqs et les bazars, assassinant d'oeillades incendiaires les coeurs éminemment combustibles des sujets du Calife ? Sort enviable, en vérité, pour la fille de l'âne, que de servir, de mouvant piédestal à tant d'éclatante beauté, sort plus enviable encore pour l'oiseau d'avoir donné à une littérature qui durera autant que la mémoire des hommes, un terme de comparaison promis à l'immortalité.



Janvier le frileux gèle la merlesse « sur ses oeufs » ainsi s'exprime, aux terres froides du Nord, la Sagesse des nations, qui ne néglige pas parfois de se pencher sur les nids et de s'y apitoyer sur des oisillons orphelins. A Fès, Janvier pour de courtes nuits, vitrifie d'une gelée légère les flaques sans profondeur des ornières, où l'eau paresseuse demeurée dans les séguias embarrassées d'herbes. Mais ce mois épargne les femelles de brun vêtues du prince noir becqué d'orange. Le merle, dans les beaux jours d'hiver, est l'hôte aimé des jardins, et sa livrée de deuil ne lui inspire nulle tristesse. C'est sans doute un uniforme sombre que cette tenue d'enterrement, mais que de gaîté irrépressible
se cache sous la plume de jais! Le beau siffleur, juché au faîte d'un mur écrêté, ou caché dans les basses branches d'un buisson que l'hiver n'a pas dépouillé de ses feuilles, pousse ses notes claires, dans un temps où bien peu d'oiseaux ont le cœur à la chanson. Il est l'ambassadeur discret mais convaincant du Printemps qui va revenir.

Maître de cérémonie dont l'habit ne s'égaie de nulle blancheur, ce clergyman, boutonné jusqu'au menton dans sa lévite, couleur de nuit, sait rire inlassablement de toutes les fusées de son gosier allègre. Il porte dans son coeur la source de sa joie; le monte est son partage et son festin. Il rit de tout et de lui-même et nous est, aux heures grises des jours courts et froids, une promesse de soleil, de fleurs et de renouveau . Petit frère du Corbeau, au moins pour la couleur, il lui a été donné de n'être ni sinistre ni solennel, et , volant à dextre ou à senestre, de ne donner que d'heureux présages, en dépit des augures et de leurs grimoires.



De Bab el Hadid à Sidi Bounafa, la route serpente en méandres qui ont épousé les détours du sentier de muletier qui vit jadis les convois de bêtes de somme apporter aux armuriers de Fès les couffes de minerai de fer. Le chemin élargi, aplani, mais toujours aimablement sinueux, enjambe des ponceaux modestes, file entre des haies d'épine, passe sous l'ombre des mûriers touffus et creuse sa voie au pied hauts talus couronnés d'arbres.

Les nuits d'Avril finissant, de Mai en sa jeunesse, à l'heure où renaît le silence, font de cette chaussée privilégiée, un reflet d'Isprahan, un écho de Chiraz, auxquels ne manque pas la sérénade de Bulbul.

Penché sur le coeur pâle de la rose, que ses aveux brûlants empourprent d'un délicat incarnat, le rossignol redit à la fleur reine ses litanies passionnées. Hafiz ou Sâadi qui saisissaient au delà du thème sonore le sens des vieux mots pehlvi sussurés par le chanteur, pourraient nous dire si le petit musicien humblement vêtu de gris brun entremêle encore ses plaintes d'amour d'élégies consacrées à la gloire révolue des Sassanides, aux fastes abolis d'Ecbatane et de Ctésifon.

Pour nous qui ne pleurons plus les palais ruinés de Chosroes, ni les jardins d'Irham, évanouis avec leurs tulipes, le rossignol,versant sous la lune la cascatelle inépuisable de ses notes de cristal, enfle sa cornemuse menue afin d'exprimer, alors que toutes les voix se taisent, le bonheur et la mélancolie de l'amour satisfait et toujours inquiet, possédant sa conquête avec la crainte éternelle de la perdre sans retour. Le temps n'est pas si loin qu'il n'en souvienne encore que l'on voyait les Fassis, amateurs éclairés de chants d'oiseaux, placer aux soirs de printemps les cages de leurs canaris dans les buissons hantés des rossignols. Les captifs, par une noble émulation, tentaient d'imiter l'artiste inimitable et , transposant à leur manière les roulades et les trilles entendues, rossignolaient ensuite pour la dilection de leurs maîtres charmés. Il est fort à craindre, en ce siècle de fer, que les canaris n'apprennent bientôt plus qu'à contrefaire, jusqu'à perte de voix, les borborygmes des hauts parleurs, plutôt que de s'évertuer à répéter les accords du bulbul des roseraies.


Tout de vert habillés, d'un vert discret de jeune écorce, les roitelets, diadémés de sept plumes recourbées, s'affairent dans les haies à leur besogne de patients chasseurs d'oeufs et de nymphes d'insectes. Leurs petits yeux brillants, luisants et vifs, comme de minuscules verroteries, leur bec délié, leurs pieds ténus aux griffes délicates entrent en jeu, et les infimes volatiles ont tôt fait de nettoyer un rameau, une branche ou un tronc d'arbres du pointillé presque invisible qui, sans eux, le printemps venu, eut produit une armée envahissante de chenilles voraces et velues.

Moins gros que certains papillons ( le sphynx athropos par exemple) ils ont des insectes diaprès, le frémissement des ailes, le vol saccadé , et menus autant qu'infatigables, ils surprennent parfois le regard qui doute tout d'abord qu'ils soient des oiseaux.

Nos robustes roseaux en porteraient des grappes avant que de plier, n'en déplaise au bon Messire Jean, et, dans l'Ile-de-France même, les plantes aquatiques soutiendraient sans fléchir la demi-once de vie emplumée du roitelet. Mais sans doute le Bonhomme voulait-il , suprême habileté qui lui est coutumière, rendre plus insultant encore le mépris du chêne tout plein de suffisance ? Quoi qu'il en soit, notre petit roi errant, prince des elfes, messager d'Ariel, ne pèse pas plus qu'un duvet de chardon, et, migrateur discret, passe dans les souffles de l'air, aussi sûr de lui-même que s'il obscurcissait le ciel d'une envergure de Condor.


Un petit frère terricole du roitelet, le « troglodyte » hante furtivement le pied des haies, brun et gris, muni d'une petite queue haut troussée, il a des prestesses de souris champêtre, des fuites silencieuses par petits bonds saccadés. C'est un timide, un humble dont la bure franciscaine se confond avec les feuilles roussies et la terre grise où il aménage la grotte minuscule qui lui tient lieu de nid.


L'étang du Jenan Sbyl mire dans ses eaux, les saules dont la chevelure épandue réjouirait l'âme des Mussetistes. Nos arbres d'ailleurs, pour pleureurs qu'on se les dise, n'ont rien de funèbre, et, loin d'évoquer la tristesse des nécropoles, ils font penser à quelque paysage d'idylle, où le sylvain aux pieds bifides poursuit des dryades trop heureuses d'être rejointes.

Au dessus du reflet du ciel, répété par les eaux épandues, par delà la jeune verdure ondoyante des saules caressés par la brise, les hirondelles et leurs proches cousins, les martinets, croisent et entremêlent , comme les navettes agiles d'un prodigieux tissage, les fils arachnéens de leur vol. Loin de la terre, à peine visibles dans l'azur pâle du jour qui meurt, ou rasant la face de l'eau nuancée par l'étain d'un crépuscule à son début, les hôtes de l'air, pour qui l'élément léger est le plus hospitalier, les oiseaux noirs giletés de blanc, ou sévèrement corsetés de gris sous les ailes sombres, pourchassent et engloutissent dans leur bec largement ouvert des nuées entières de ces moucherons qui dansent dans les derniers rayons du soleil couchant comme des grains de vivante poussière.

Nos hirondelles sont généreusement tachetées de brun vif à la gorge, coquettement ajustées, d'une élégance stricte et pourtant sans raideur. Tôt venues dans l'année, parties tard, elles demeurent longtemps fidèles, années après années, aux mêmes nids d'argile qu'elles édifient sous les consoles des fenêtres, les appuis des toits, et , souvent même sur les sailles des installations électriques des immeubles modernes. Pétrissant de leur bec menu des boulettes de limon glaiseux mêlé de leur salive agglutinante, elles bâtissent ou réparent , étaient ou consolident, des constructions toutes neuves, aussi bien que les nids de l'an passé. Dans ces coupes de terre soigneusement garnies de duvet, elles élèvent ( avec quel dévouement ) des couvées d'hirondeaux toujours affamés, qui piaillent, le bec désespérément ouvert, dès que père ou mère revient au nid, la gorge pleine de moucherons, proies minuscules vite absorbées par les insatiables oisillons.

On comprend quel utile travail de destruction accomplissent les hôtes de nos encoignures, et quelle protection ils méritent...

Quand la nichée, enfin emplumée, se risque au dehors, accrochée des ongles aux parois rugueuses du nid, et encore incertaine du support de ses jeunes ailes, les parents, affairés et encourageants, éduquent avec une patience admirable les Icares d'abord hésitants, qui deviennent, en peu de jours, aptes à franchir l'étendue, à mesurer les espaces du ciel, à affronter les longues migrations de l'automne.



Les martinets recherchent, pour y élever leurs petits, ces trous profonds laissés dans les murs de pisé par les pièces de bois qui réunissaient, lors du pilonnage des "leuhs" , les planches servant de cadre à la matière encore molle. Au fond de tels abris, défendables contre les ennemis possibles, les hôtes parasites ou les voisins indiscrets, les sombres chevaliers de l'air abritent des couvées que l'on entend gazouiller la nuit venue, si l'on prête l'oreille à leurs murmures atténués, en passant aux heures calmes le long des hauts murs qui ceignent l'Aguedal et découpent sur le ciel nocturne leurs merlants pyramides.

(à suivre)
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ouedaggaï

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MessageSujet: Re: Les oiseaux de Fès   Dim 14 Aoû - 22:43

(suite)

Si le Moineau a jamais porté le froc, on peut dire de lui que "l'habit ne fait pas le moine". Il est en vérité vêtu de plume brune, mais il lui manque la gravité, la réserve monastique ! Vit-on jamais plus impudent gavroche, pillard plus effronté, mauvais garçon moins embarrassé de vergogne ? Tout lui est bon à chaparder. Il grapille, dérobe, laronne et ravit les fruits comme les grains, les semis aussi bien que les épis, le blé sur l'aire, l'orge et la provende jetée aux volailles, habile qu'il est à éviter le bec du coq courroucée, la griffe du chat, les crocs du chien dont il mange la pâtée, laissant, suprême injure, sa fiente au beau mitan du plat, comme signature du méfait et prise de congé. Il niche aux creux des vieux murs, multipliant avec une redoutable fécondité sa descendance vite instruite à méfaire, et, quand il ne peut trouver ni trou ni vieux nids à s'approprier, car ce paresseux jouisseur ménage son effort, il se résigne à assembler en grosse boule judicieusement placée aux hautes fourches d'un arbre propice, des brins d'herbe et des branchettes, gîte où grandissent à qui mieux mieux ses nourrissons tôt lâchés par les champs et les terrasses citadines.

Mais une fois encore, l'indulgence tempère le jugement universellement porté par les victimes du passereau irrassasiable. N'est-il pas l'hôte familier des cours et des maisons, le hardi ramasseur des miettes de la table, le gazouilleur matinal qui ne nous quitte guère que pour de courtes migrations, remplacé d'ailleurs par des congénères venus d'un peu plus loin ? Aussi, nous semble-t-il que, tout au long des douze mois qui tournent avec le Zodiaque, le "pierrot" n'est jamais absent de nos toits, de nos murailles ni de nos rues, parasite de l'homme, toléré à force d'insolence heureuse, comme ces audacieux pique-assiette qu'un chacun maudit et qui trouvent cependant leur couvert toujours mis au bas bout de la table.



Fès, moins favorisée en cela que Marrakech, n'a point de bruants familiers, hôtes aimés des maisons. Les "titibit" ou "Tibirchte" pour leur donner leurs noms du grand Atlas, ne franchissent guère au Nord de leur habitat le cours de l'Oum er Rebia , la "mère des pâturages ".

En parlant de Sud, qu'il soit permis d'évoquer un oiseau vu une seule fois, dans les dunes lointaines d'outre-Drâa , la où les sables ensevelissent les décombres des zaouias des Marabouts de la Séguiet.

A Qçar Hamra, ruine recouverte d'arène fluide, sous l'arcade à demi effondrée du lieu de prière, un chanteur de la taille d'une grive, couleur de sable roux , jetant sa plainte rythmée , seule voix demeurée en ce lieu frappé par la sécheresse et la mort. Il s'agissait d'un sirli, volatile peu commun, et qui paraissait hanter les vestiges croulants de ce qui avait été, aux jours du Pacha Djouder, une halte sur la piste des convois du Soudan.



Jaunes comme soufre , bleues comme l'azur d'un ciel de mai, charbonnées au camail d'un noir profond, les Mésanges que nous ramène le printemps, et qui épluchent si soigneusement les branchettes de nos arbres à fruits, sont bien belles à voir, bien douces à entendre.

Tant de grâce colorée, tant d'agrément vocal ne vont pas hélas, avec la mansuétude qui semblerait devoir accompagner ces dons célestes.

Nos mésanges sont parfois d'affreux bourreaux qui, sans raison apparente, (au moins selon le jugement étriqué de l'Homme) massacrent sans merci les oisillons d'autres espèces, leur brisant le crâne à coups précis de bec impitoyable. Elles ne vont pas jusqu'à empaler les menues victimes sur de longues épines, comme le fait la pie-grièche, amatrice de gibier savamment faisandé, mais il n'est pas rare de les voir, Hérodes en miniature, s'abandonner au sadisme incompréhensible d'un Massacre des Innocents à la mesure du monde aviaire.



Petites nonnains en robes grises, blanches et noires, (avec une espèce marquée de jaune) les Lavandières, Bergeronnettes hochequeues ou Motacilles nues, font une visite annuelle. Les prestes petites personnes, en perpétuelle agitation, cherchent les menus insectes. Elles savent extraire les tiques qui affligent les animaux. On en a vu becquetter, sans dommage pour l'animal,le pourtour de l'oeil d'un chameau envahi par les odieux parasites octopodes.

Dans les roseaux des oueds qui alimentent Fès, la rousserolle, fauvette tisserande et vannière, entrelace les longues feuilles coupantes autour des tiges balancées par le vent, et donne à ses enfants
une demeure mouvante et sûre. On affirme que ce nid est toujours construit au dessus du niveau des crues normales des cours d'eau, grâce à un sens possédé par le frêle oiseau couleur de feuilles d'automne.



Le soir s'ensevelit dans la nuit qui l'enlise. Sa mort journalière endeuille et fait taire les voix des oiseaux diurnes, jusqu'à la renaissance des promesses de l'aube. Mais la nature ne connaît pas de repos et la relève des prédateurs s'accomplit, discrète, sous le manteau de l'ombre. Sur des ailes ouatées de plumes silencieuses, leurs larges yeux de vivant onyx braqués sur tout ce qui se meut furtivement dans les ténèbres, les nocturnes sagaces, entrent en chasse, acharnés à la destruction des rongeurs.

Dans ses vieilles maisons, dans le dédale souterrain de ses canaux, dans ses jardins aux arbres serrés, Fès donne asile aux tribus de rats et de murins, qui, le soir venu, quittent leurs abris profonds et tentent l'aventure. Ne faut-il pas quêter la nourriture, s'accoupler, assurer malgré les périls incessants la continuité de l'espèce ?

Aubaines pour les rapaces ennemis du soleil, que cette prolifération de proies faciles, ce trésor inépuisable de petits corps dodus, aisément saisis et broyés par les serres en grappin, délicatement écorchés d'un bec habile, engloutis enfin en savoureuses dégustations.

Les veneurs de nuit sont ici fort nombreux. Parmi eux, l'effraie hiératique est une princesse cruelle, hautaine et solitaire, amazone de l'ombre, une pythie toujours prête à lancer son ululement terrifiant et prémonitoire.

Alors qu'elle n'est vue que de bien peu d'yeux ( sauf aux jours sans soleil où il lui advient de voler vers son aire, après l'aube levée, attardée sans doute à quelque dernière capture) elle étale ses trésors de couleur et de forme qui en font une créature propre à inspirer le pinceau, l'ébauchoir ou le ciseau. Un plumage qui passe du beige au blanc par insensibles gradations, et qui se moire de reflets gris pareils aux lueurs qui argentent les eaux palustres, de larges yeux d'aventurine, éclatant de feux fauves au fond de leur auréole de plumes roides, de douillettes mitaines de duvet recouvrant jusqu'aux serres les pieds délicatement proportionnés, le croisement en double croissant d'ailes, qui, au repos, ont la courbe pure de la faux de la mort, et, dans le vol, s'incurvent en caducée tigré de brun, tels sont les dons que l'indulgente nature accorde à cette fille de sa fantaisie, consacrée aux rites sanglants d'un sacerdoce nocturne et parée pour n'être point admirée, par ceux qui vivent à la lumière du jour.


C'est dans le coin le plus solitaire de quelque ruine ou dans le creux du tronc d'un de ces peupliers de Lombardie qui dressent au bord des séguias, leur svelte quenouille de feuilles frémissantes, que l'effraie élève ses petits. Elle aime installer sa couvée sur un lit spartiate de plâtres ou de rudes branchages, et son aire devient un charnier, car tous les débris osseux et les pelotes de poils régurgitées par les jeunes s'accumulent , encerclant le nid primitif d'un ossuaire où sont représentées, par d’opimes dépouilles , toutes les victimes qui ont servi aux festins familiaux. Les zoologistes n'ignorent point cette particularité, et il leur advient, en faisant l'inventaire soigneux des débris accumulés autour d'un nid d'effraies, de pouvoir déterminer, sans guère d'omission, bien des variétés de la menue faune d'un territoire.

Il va sans dire que l'abri ainsi enjolivé exhale un relent propre à offusquer les narines délicates , Les petits eux-mêmes, tendrement soignés par leurs parents, demeurent assez longtemps incapables de pourvoir à leurs besoins. En leur enfance, ils sont absolument hideux. Chauves, dénudés, le bec démesurément ouvert et prolongé aux commissures par d’inesthétiques replis de peau molle et bleuâtre, les yeux exorbités, la tête lourde au bout d'un cou décharné, flottant dans une peau trop large, truffée de teintes malsaines, ces déplaisantes harpies, perpétuellement torturées par une inapaisable boulimie, ne peuvent être vues sans dégoût que par le couple de splendides oiseaux qui leur a donné le jour, les nourrit, par un incessant labeur nocturne, et ne les abandonne même pas , si faire se peut, après qu'un oiseleur les a capturées. Il n'est pas rare, en effet, une fois les petits encagés, que les parents viennent nuit après nuit déposer sur le grillage de la geôle, ou pousser du bec entre les barreaux, des proies vives, que leur instinct paternel leur indique comme plus propres
à la nourriture des captifs que les aliments fournis par le ravisseur.

Athénienne émigrée aux rives du Sebou, la chevêche, favorite de la Parthénos aux yeux glauques, hante nos nuits. Il lui arrive parfois, au long des chemins écartés, d‘accompagner un voyageur, volant parallèlement à le marche du piéton. Courtaude, ramassée, trapue, la tête ronde enfoncée dans des épaules remontées, brièvement queutée d'un court appendice obtus, de livrée grise maillée de sombre, elle a bien souvent servi de modèle aux potiers attiques. Elle choisit d'habiter sous la terre et sait fouir le sol dur, recuit par les étés. Du bec et de la griffe, du coude et du jarret, elle sape, mine, creuse, aménage, cave et fouille. A l'abri d'une touffe ou dissimulé par des racines, l'accès de sa galerie échappe à la détection.

Au bout d"un couloir, elle s'est fait une casemate confortable et secrète où elle mène bien l'incubation de ses oeufs grivelés de brun et l'éducation d'affreux enfants qui deviendront, avec le temps, chevêches minerviennes douillettement emplumées d'épais duvet.

Compagne des errants de la nuit, il semble quand elle lance à l'homme cheminant sous les étoiles un appel mélancolique, qu'elle déplore sa sagesse de confidente de la porteuse d'égide, que le dernier né de la création ait rompu le pacte qui le liait, à l'aube du monde, avec tant de ses frères terrestres et aériens

Cette alliance, ressouvenir de l'Eden perdu, et qui, oubliée au siècle du métal et du feu, ne survit plus qu'à regrets dans le coeur usé de fidèles promis à l'anéantissement, avait fait, au matin de l'histoire, partie de la condition humaine. L'Indou allait alors sur les traces de la vache sacrée, et le Cobra arrondissait en parasol incurvé le bouclier de sa gorge pour abriter les ascètes; l'Egypte vénérait, dans le limon du Nil comme sous son ciel de lapis, les formes élémentaires et les grâces ailées, et 1a sage Grèce plaçait sur ses autels, à côté des effigies chryséléphantines des Olympiens, la biche, l'aigle , le serpent et même la chevêche , qui pleure maintenant, au long des nuits désolées, les gloires perdues d'un "autrefois" descendu au néant avec ses symboles, ses harmonies et son universel amour.

Le méchouar de Bab Dékakène creuse sa fosse entre de hauts murs bastionnés, dont les crêtes délimitent un vaste rectangle de ciel. Ce plafond, d'azur et de lumière, parfois céruléen, parfois pommelé de nuages fugaces, n'est jamais déserté : mille vols s'y croisent, sans s'y heurter jamais, et les ailes qui traversent l'étendue tracent, en mouvants signes d'ombre, le dessin changeant de leur l passage véloce.

Entre tant de formes gracieuses qui, sans jamais se confondre, se mêlent dans les jeux icariens de cette arène céleste, l'oeil le moins exercé discerne, à première vue, les proportions heureuses, le vol habile, le plumage roux glacé d'étain de la crécerelle. Ce petit faucon emplumé de brun, d'ocre, de noir et de gris, ne craint pas de vivre et de s'établir tout près de la demeure des hommes.

Par son bec crochu, ses serres faites pour 1e rapt, l'acuité de sa vision, c'est sans nul doute un rapace. Mais cet oiseau de proie ne pourchasse que d'infimes, rongeurs, de petits reptiles, des insectes ravageurs. S'il lui arrive, fort rarement de tuer un passereau, c'est une bête usée ou blessée, qu'il achève, selon cette loi, inéluctable depuis le premier frémissement de la vie au sein des eaux tièdes de la mer primordiale, qui exige que tout ce qui ne peut plus subsister disparaisse pour rentrer dans le cycle des renaissances et reprendre place sur la roue des existences.

Notre crécerelle, aristocrate née, élégante dans toutes les manifestations de son existence, sait choisir, capturer, emporter et consommer ses victimes avec une remarquable discrétion. On ne lui voit de proie au bec ou aux serres que lorsqu'elle apporte à sa nichée de fauconneaux ramassés au plus creux d'un trou de muraille, l'indispensable becquée. Alors elle vole, joue sur l'aile du vent, se querelle avec ses congénères en brillantes passes d'escrime aérienne, elle anime l'étendue, de l'aube au crépuscule, d'une activité qui ne se relâche qu'à la tombée de la nuit.

A l'heure où le soir épand sa cendre grise sur l'Orient du Ciel alors que le couchant brille encore de l'ultime incendie de l'agonie solaire, la crécerelle, enfin lassée, vient se poser pour son repos nocturne, et choisit, pour perchoir, les câbles où court, porteur de force et de mort,1e fluide de la haute tension.

Les idoines affirment, l'expérience prouve, que ces fils ou les Bou Hamira ( pour leur donner leur doux nom marocain) bercent leur nonchalance, tuent par contact l'homme qui les a inventés et pourraient mettre à mal les plus monstrueuses créatures de la terre et de l'onde. Nos oiseaux, protégés par leur petite taille, qui ne permet pas le court-circuit dévastateur, sont en sûreté là où des animaux plus robustes, périraient dans les atroces convulsions de la carbonisation fulgurante.


Une longue habitude, de cohabitation fait que la crécerelle s'accommode, sans dommage, pour personne, du voisinage d'autres oiseaux infiniment moins bien armés qu'elle. Dans des abris voisins, des trous de mur presque juxtaposés, le bizet farouche, le martinet au petit bec inefficace dans le combat, le moineau au courage variable, la crécerelle, enfin, nantie d'un rostre tranchant et d'ongles acérés , élèvent côte-à-côte des nichées qui grandissent sans drame. Dans ces sites de troglodytes, le craintif et l'audacieux, le fort et le chétif, le prudent et l'aventurier de haut vol vivent pour ainsi dire porte à porte, sans que le désarmé subisse la violence du puissant. Harmonieuse entente, encastrement sans bavures qui devraient bien trouver place dans les sociétés de la bête verticale, déplumée, bipède et raisonnante. Hélas la descendance bigarrée d'Eve la Blonde, occit plus qu'elle ne protège. Elle ravage impitoyablement le domaine qui lui avait été donné, et qui n'est plus maintenant qu'un jardin saccagé. Sur la Terre "étendue comme un tapis" , sous le ciel, « déployé comme un dais », le primate à lourd cerveau, redressé sur ses pieds postérieurs et oeuvrant maléfiquement de ceux de devant, non content de détruire ses semblables avec une frénésie sans équivalent dans la création, assassine, en détail et en gros, l'une après l'autre, les espèces animales.

N'a-t-on pas vu dans Fès des chasseurs désoeuvrés abattre d'un plomb gaspillé sans excuse les Bou Hamiras inoffensifs ?

Beaux trophées, en vérité, que ces corps à peu près sans chair, cette poignée de pennes emperlées de rouge sombre par le sang et salies par la poussière de la chute... N'est-il pas plus beau de voir l'oiseau, au sommet de son effort, tenir tête au vent, faire front contre la soufflerie déchaînée, palpiter en un frémissement d'ailes qui le maintient immobile, au défi des lois de la pesanteur, puis décrire des courbes savantes et se poser enfin, Horus méditatif, pour un repos propre à inspirer le ciseau des tailleurs d'image de Memphis.




Quand dans le fossé de l’Oued Fès, une carcasse cuite à point par le soleil ouvre aux baisers des mouches son ventre putride nacré de bleuissements blafards, quand ce qui fût au cours d'un long martyre la chair accablée et battue d'une bête de somme n'est plus qu'éléments retournant au grand tout, par la grâce de l'alchimie des pourritures et l'efficace activité des vers taraudeurs de cadavres, quand la puanteur distillée de cette corruption porte sur les ondes de l'air son message d'invitation à l'ignoble ripaille, le prudent rapace que l'on a stigmatisé du nom de charognard, tourne haut dans le cherchant de loin l'aubaine, avant de s'en approcher, de l'examiner, de ne l'aborder enfin qu'après s'être assuré, qu'elle ne cache point de pièges.

Nos devanciers, nourris de la moelle des classiques, et formés aux ,disciplines de ceux qui allèrent avec Bonaparte, quérir la gloire et la science au pied des colosses de Memnon, nommaient l'oiseau vorace « Poule de Pharaon». L'appellation avait quelque noblesse. Les savants (qui savent du grec, mais qu'on n'embrasse sans doute plus à ce titre) ont, en collaboration avec les lexicologues, affublé le charognard du nom compliqué de " Percnoptère Néophron". Pareil patronyme, s'il était connu de l'oiseau, suffirait sans doute à le faire choir en plein vol et à lui ôter, pour toujours, le goût des plus délectables putréfactions.


Cet équarrisseur cérémonieux se meut, une fois à terre, avec la gravité sombre d'un prêtre de la triple Hécate. Haut dressé sur des pieds écaillés de jaune, drapé de noir intense et de blanc pur, la tête obscène et déplumée, il s'engonce dans une molle collerette de fin duvet immaculé. Ses yeux fixes et son aspect cruel le font ressembler à quelque Borgia, vieilli mais non rassasié, douillettement encapuchonné d‘hermine. Tandis que l'oiseau marche à enjambées mesurées, on croirait voir le célébrant de rites funèbres, ou l'un de ces inquisiteurs qui allaient vers les bûchers et les charniers, sûrs d'eux mêmes et de leur mission sur la terre. Une fois atteint le lieu du festin, comme cette dignité à tôt fait de céder la place à l'avidité la moins bridée ! ... D'un coup de bec à droite, d'une poussée d’aile à gauche, d'une bourrade accompagnée d'un cri de menaces, les petits exploiteurs du cadavre sont rejetés, bousculés, écartés sans pitié. Les corbeaux eux-mêmes, armés de la pioche de corne qui les rend si redoutables, font place et cèdent le haut bout de la table. Commodément installé, le charognard arrache du bec et de la serre de longues lanières de chair verdissante. Les insectes, les larves qui ondulent sur cette viande gâtée, en pompent les sucs fétides, ou la vrillent de leurs rostres et de leurs suçoirs, tous les nécrophages menus venus à la curée sur la gaze des ailes diaphanes sont ingérés avec les goulées puantes hâtivement avalées. Une fois gorgé le vautour blanc et noir s'affale, incapable pour un temps de reprendre l'air. Appuyé sur son jabot, gonflé comme une besace de gueux en bonne fortune, les ailes avachies dans l'étalement de leurs plumes souillées d'innombrables exsudats, le charognard, les yeux clignotants, la gorge béante , les narines abominablement suintantes en leurs replis de cire jaune, digère et savoure, repu après de longues famines.

Sous les aspects divers de sa gravité doctorale, et de son crapuleux assouvissement de goinfre gavé, le Percnoptère enseigne outre la fallacie des apparences , que, dans l'ordre infiniment varié de la création, la mort redevient vie, la matière en transformation perpétuelle renaît et perdure, l'inanimé rentre dans le cycle du mouvement, interminablement, en un équilibre complexe et merveilleux.

S'il n'est guère ragoûtant de voir ce nécrophage bâfrer odieusement au milieu de viscères décomposés, c'est, par contre, un plaisir esthétique de haute qualité que de contempler, une fois qu'il est retourné à son domaine de nuées, l'oiseau cher aux émailleurs égyptiens, évoluant au plus haut de la coupole du ciel, dans l'essor sans défaut de spirales élargies jusqu'aux bornes de l'horizon.



L'astucerie, l'art exigeant du fauconnier disparaissent peu à peu de ce pays, si favorable pourtant à la vie, à l'élevage ailleurs difficile, à l'emploi des oiseaux de volerie. Certes, l'un de nos concitoyens, et non des moindres nourrit encore, sans, doute par nostalgie d'un passé coloré, des faucons apprivoisés, mais on ne le voit pas sur une monture piaffante mener à la quête du héron ou de l'outarde ses favoris encapuchonnés.

Rares deviennent au Maghreb les patients dresseurs qui jettent encore au sacre rétif le leurre de cuir rouge, lient aux tarses du Gerfaut venu des terres hyperborées les laisses de basane souple, tintantes du bruit argentin des vervelles, ou suivent, anxieux, l'essor en flèche et la chute précise du lanier lacérant de son bec la proie ensanglantée.

Pourtant il n'y a que peu d'années, dans cette médina de Fès, abondante en surprises heureuses, on vit passer, allant à pas rapides, un vieil homme à la face brûlée par les soleils de la meseta, recuite par les gelées de l'Adrar des Idraren, et qui, crochu du nez comme un Autour caressait d'une main recourbée en serre, un faucon précieusement porté sur le gant de l'autre main tendue en perchoir. Ce témoin d'un âge à peu près révolu, s'acquittait d'une promesse, tenue avec ce respect de la parole donnée qu'ont les petites gens, lorsque leur foi est engagée selon les formules anciennes. Venu des Doukkalas, où il exerce (presque le dernier de son état), l'art délicat de la capture et du dressage des oiseaux de haut et bas vols, il allait vers les pentes du pays des Béni Mtir, remettre à un amateur un "pèlerin" amené au point final de son éducation.

Bienheureuse ville de Fès, où l'amant du passé peut rencontrer encore dans la rue, au milieu de la foule, un fauconnier, son oiseau sur le poing, tel, que ceux que peignaient aux beaux jours de la gloire de Baber, les enlumineurs de Delhi et de Kandahar. Heureux Maroc, qui voit au delà de l'Oum er Rbia, la steppe se couvrir de veneurs enturbannés encourageant la course des lévriers aux pieds agiles emportant, perché sur leur diadème d'étoffe blanche, un tiercelet encapuchonné de son fragile chaperon de soie.



De la prime roseur du jour pointant jusqu'aux ombres grises de la vêprée qui s'achève, à, mesure que, monte et décline dans le ciel l'oeil de la lumière, les libres oiseaux du jour ont animé l'étendue de leurs jeux, de leurs amours, de leurs fuites et de leurs pourchas. La nuit, elle-même a couvert de sa mante complice le vol silencieux des chats-huants et redit, en lugubres échos, leurs cris chargés de présages funestes.

(à suivre)
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ouedaggaï

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MessageSujet: Re: Les oiseaux de Fès   Dim 14 Aoû - 23:02

(suite et fin)

Il est temps, après avoir tant admiré les ailes qui ne connaissent point la contrainte, de se soucier, enfin, de celles qui se heurtent aux barreaux des geôles que l'homme a inventées pour retenir captifs les chanteurs dont il aime peupler sa demeure

Le petit marché de Bab Guissa, moins bien fourni, moins achalandé que jadis, offre encore, dans d'étroites prisons de roseaux ou de fils d'archal, les chardonnerets arlequinés de couleurs voyantes, les serins jaunes ou mantelés d'un vert éteint, les verdiers, cousins des canaris, demeurés plus fidèles au type ancestral, et, les gracieuses tourterelles, nettes et décentes comme des demoiselles, de bonne maison, sous leur ajustement de plumes bises rehaussé au collet d'un sévère ornement de velours noir.


Avant l'avènement de la radio, tapageuse incarnation moderne de la renommée aux cent bouches retentissantes, les Fassis, gens de bonnes manières, aimaient d'élever, dans leurs patios murmurant du frisselis des fontaines, des canaris chanteurs. Ces aimables compagnons, fort prisés des familles recluses entre les hauts murs, étaient chéris de tous, soignés avec amour, et, heureux de la captivité hors de laquelle un long atavisme ne leur permet plus ni de subsister ni de se reproduire, payaient en chansons inépuisables, en roulades, en ritournelles chaque jour portées à un plus haut point de talent, l'affection qui ne leur était point ménagée. Quand les hôtes de la maison s'assemblaient pour le repas et la veillée, il n'était point rare d'entendre les petits musiciens s'évertuer jusqu'à essayer de couvrir par leur ramage les bruits de la conversation ou les échos de la vie domestique.

La constante compagnie des humains semblait être pour ces passereaux fragiles, un besoin du coeur, aussi pressant peut-être que la faim et la soif.

Mais, au temps des hurlements publicitaires et de la musique vulgarisée vomis par les haut-parleurs, les canaris n'ont plus guère de chance de se faire entendre. Leurs vocalises égrenées en guirlandes sonores de perles argentines ne sauraient lutter contre les crachements, les rauquements, les renaclements de la boite maléfique où crépitent, grésillent et grondent les échos de la géhenne.

Nos serins, assassinés par le bruit d'un siècle qui a renoncé à toute délicatesse de sensation et qui ne peut plus se satisfaire que de l'outrance en tous les domaines, iront rejoindre au Paradis des Belles Choses Evanouies, ces linottes que la vieille Europe élevait jadis ( raffinement des moeurs quasi incompréhensibles en notre temps de « somnifère en cachet ») pour provoquer le sommeil des hauts personnages accablée des soucis du pouvoir. ..

Que de Prélats, chargés du soin d'un Etat, que de graves présidents à mortiers, que de têtes princières, écrasées par le poids du diadème, cette incommode coiffure de nuit, ont pu, grâce au gazouillis liquide et comme atténué de l'oiselle grise, glisser sans drogues vers le domaine des rêves, la détente du repos, la paix et l'oubli momentané, de leurs pesante soucis...

Que de chefs noblement enturbannés, dans cette ville de Fès jadis protégée des bruits grossiers, ont dodeliné doucement, alors que le chantre couleur de jonquille épanchait en trilles l'allégresse de son petit coeur débordant de joie de vivre. Que son ramage s’harmonisait heureusement avec le murmure du rouet, le doux ronflement de la meule, la litanie pieuse d'un vieillard, le fredonnement d'une servante penchée sans hâte sur une tâche facile.

Luxe des pauvres, les chardonnerets, si habiles à dépouiller de leurs semences voyageuses les hautes capitules des chardons bardés de dards comme des Samouraïs du Yamate, s'accommodant parfaitement de la vie de la cage. La pitance assurée, la sécurité du perchoir protégé par la grille, l'eau fraîche de la coupe et la compagnie de leurs semblables leur rendent tolérable l'emprisonnement.

Hybridé avec la femelle du serin, le "Mognine" aux plumes si vivement colorées , donne un produit de livrée modeste, stérile et talentueux comme un castrat de la Sistina.

Les amateurs d'oiseaux, et non sans cause, recherchent et éduquent avec beaucoup de soins cet artiste sans apparence, dont le terne plumage vert indécis ombré de grisaille ne paie guère de mine,mais qui renferme, dans sa petite gorge vibrante , le monde mélodieux des accords et des sons.



Epouse fidèle, mère attentive, douce compagne de ceux qui savent gagner son affection en lui donnant un peu de leur amour, la tourterelle parait ne point souffrir de sa réclusion dans une cage basse de grosse vannerie à claire voie. Si l'absence de chats permet de lui laisser une demi-liberté, elle n'en abuse pas et reste fidèle au foyer voletant par les pièces et les patios, sans désir de quitter ceux qui la chérissent. Proprette, délicieusement douée de belles manières innées, elle assume, sans jamais y faillir, un rôle d'importance. C'est elle qui, au long des journées, et bien souvent fort avant dans la nuit, loue le Créateur et répète constamment son Nom.

S'il existe, depuis la fin de l'âge d'or, des hommes qui perçoivent encore quelques bribes du langage des oiseaux, ils peuvent attester, ces bénis, que le roucoulement de la Colombe grise n'est que la répétition, qui ne lasse point, de l'appellation de, Majesté, du Vocable Unique, invocation qui mérite à la pieuse bestiole le beau nom de Dzrkr'ullah que lui ont donné les souffis.

Comme ils avaient d'heureuses trouvailles, ces mendiants gyrovagues riches des Trésors de la Connaissance et de l'Union, ces errants à la face de la terre, dont l'esprit parcourait les espaces éthérés alors que leurs pieds poudreux et blessés allaient par les épines et les tessons des chemins de ce monde ! Que ces franciscains avant la lettre savaient, comme le Poverello découvrir en toute créature un reflet de l'amour du Souverain Maître . . .

Notre temps voit la matérialité envahir et conquérir tous les domaines spirituels. Les gestes creux d'un formalisme ritualistique y étouffent trop souvent l’Esprit vivificateur, au profit de la lettre stérilisante. Les puissances du mal, armées des inventions démoniaques de la science, s'acharnent à détruire ce qui fut sauvé dans l'arche. Modeste descendante du blanc oiseau qui ramena au patriarche la branche d'olivier encore humide des dernières larmes du Déluge, notre tourterelle, au milieu des effondrements et des catastrophes d'un monde chancelant, continue à attester la permanence de ce qui ne meurt pas. Elle dit avec la confiance des bêtes qui ont reçu leur Vérité et la conserveront intacte, jusqu'à l'accomplissement des Temps, que la Grandeur sans fin ni décadence, l'Unité qui réunit le manifeste et le virtuel, le Bien durable qui transcende au triomphe du Malin, le Pouvoir devant qui les Maîtres de la Terre sont moins que les grains d'arènes emportés dans le vent, triompheront enfin d'Iblis le Lapidable.


Libres mais attachés par la fidélité et l'amour dû aux sanctuaires dont ils sont la mouvante frise, les pigeons des lieux saints de Fès, sont, eux aussi, occupés de constantes dévotions. Ils s'inclinent et se prosternent selon le canon sacré , et leur roucoulement, qui gonfle d'un appel d'amour leur gorge mordorée, est un hommage perpétuel rendu à leur Maître, et un enseignement pour l'Homme oublieux.

Leur vol enguirlande de festons imprévus l'essor des minarets vernissés, et, posés sur les tuiles des coupoles, ils y font palpiter dans le frisson de leurs ailes et les reflets irisés de leur col, une beauté légère, fragile et toujours recommencée, vivante et mobile, écume de ces vagues figées de vert émail.



Fès, le pèlerin passionné qui se réjouit de ta beauté offerte au creux de ta vallée, demande en son cœur au Sublime de te conserver tes eaux ruisselantes, l'émeraude de tes jardins et ton mouvant diadème d'oiseaux, vivante et sonore parure, qui ajoute un trésor à tes splendeurs, une musique à tes voix, une action de grâce chantante à la ferveur des prières.

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Les oiseaux de Fès
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