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 Rites et légendes des grottes à Fès et au Maroc

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ouedaggaï

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MessageSujet: Rites et légendes des grottes à Fès et au Maroc   Lun 6 Juin - 21:48

Conférence prononcée en décembre 1951 par Pierre BACH devant les "Amis de Fès".

Une récente conférence des Amis de Fès due à un savant docteur a évoqué devant nous un ensemble de rites et de croyances, de pratiques naturistes ou magiques, propres à l'Afrique du Nord. Je me propose aujourd'hui d'étudier avec vous un groupe de pratiques ou de superstitions plus particulier : celui qui s'attache, tant autour de Fès que dans tout le Maroc, à la présence des cavernes ou des grottes, dont l'existence fait souvent l'objet de légendes ou même de rites, remontant à une époque très ancienne.

Dans leur ensemble, ces croyances se rattachent à l'idée générale que le mal, l'esprit malin, se cache principalement sous la terre, dont les grottes sont des exutoires. La même conception du reste s'applique aux arbres, dont les racines plongent sous la terre. C'est pourquoi l'on rencontre dans le bled si souvent des arbres dont les branches portent d'innombrables ex-voto: cheveux noués et bouts de chiffons qui ont été placés là pour chasser la maladie ou le mauvais oeil. Il s'agit en réalité d'un rite d'expulsion du mal. La personne atteinte d'un mal le localise dans un noeud de ses cheveux et s'en débarrasse en le déposant ainsi dans l'arbre, d'où l'esprit malin gagnera facilement les profondeurs souterraines en passant par les racines. De là, ces nombreux arbres sacrés, souvent décorés d'un nom de saint islamique, de marabout, pour sauver les apparences religieuses. Tous les blédards en ont rencontré. Autour de Fès, se sont surtout des bosquets de vieux pistachiers-térébinthes, ( à Sidi Ahmed El Bernoussi et à Sidi Messaoud, notamment) vestiges de la forêt qui couvrait ce pays à l'époque anté-islamique auxquels est dévolu le rôle d'arbres sacrés.

Mais , bien mieux encore, ce rôle est joué par les grottes là où il y en a. Evidemment dans cette superstition, un trou dans la terre ne peut-être qu'un lieu de passage pour les génies et autres esprits malins. Aussi, avant l'Islam, les grottes étaient-elles les lieux d'un culte naturiste, dont il subsiste certains rites et certaines légendes.


Commençons au plus près. Il y aune vingtaine d'années, subsistait encore sous les murs de Fès, en face de Bab Mahrouq, une grotte dédiée à Sidi Chamarouche, le roi des génies marocains, dont on connaît également un sanctuaire sur les pentes du Djebel Toubkal, à proximité du cirque d'Arround et de l'Oukaïmeden. Là, ce collègue de Chitan et d'Iblis possède deux chapelles: une demi-grotte complétée par des constructions chez les Reraïa et une caverne avec bassin chez les Goundafa près de Tagadirt m'Bour. On y porte sacrifices et ex-voto. En outre, cette région est riche en gravures rupestres.

La grotte de Sidi Chamarouche à Fès se trouvait dans ces carrières qui se creusent au-dessous de l'hôpital Cocard et où s'est blotti un quartier à l'habitat pauvre: le Meqtâa. Le meqtâa, mot arabe c'est «ce qui a été coupé dans la montagne», ce sont les carrières qui ont alimenté les constructions de Fès et qui maintenant s'agrandissent vers le Souq El Khémis. Les travaux y ont continuellement fait disparaître des grottes (comme Sidi Chamarouche) et créé de nouvelles, et ce depuis les époques les plus anciennes de Fès.

La grotte de Sidi Chamarouche (ou encore: Sidi Semharouj) contenait quatre suintements d'eau qualifiés «sources»: Sidi Moussa, Sidi Hammou, Moulay Brahim et Lalla Mina El Arbia. Le roi des djenoun Semharouj étant mort, une «jennia», Najma, régnait sur les esprits de la grotte, laquelle n'était guère visitée que par les pauvres gens et les Soussis, en particulier, les lundi et jeudi, jours de souq. C'était une grotte guérisseuse. Le visiteur voulait se débarrasser des « djenoun ».Il embrassait le sol, les mains derrière le dos pour éviter toute confusion avec la prosternation de la prière islamique ( et c'est là un détail particulièrement typique: car il prouve qu'on suit là une pratique magique interdite par l'Islam). Puis il brûlait du benjoin, allumait une lampe à huile au bord d'une des « sources » et donnait au « moqadem de Sidi Semharouj » un coq noir – ou un chevreau noir – à égorger. Ces détails ont été recueillis en leur temps par M. Westermarck et depuis la grotte a disparu et Sidi Semharouj avec.

Par contre, une autre, plus ancienne et plus importante, subsiste. Elle est au nord du confluent Sebou-Innaouen, sur la pente de Djebel Seddina et près du sommet. Elle renferme notamment une auge à sacrifices, et, gravés dans la pierre, des caractères ressemblant aux « tiffinagh » des touaregs. Une autre grotte présentant également une auge à sacrifices, à proximité de ruines et de dessins en sabot de cheval gravés, vient d'être découverte à la pointe du Cap Cantin par M. Denis, dont les travaux ont été rapportés par la Vigie Marocaine. S'agit-il des vestiges d'un culte carthaginois? Ou d'un culte célébré dans les grottes par les Berghouata, dont l'influence s'est étendue depuis le Saddina jusqu'à Safi? La question est à discuter.

Toutefois, une pratique naturiste réservée aux grottes paraît encore s'être (car elle a disparu récemment) rattachée à ces rites antiques. La légende marocaine conserve la tradition de la « nuit de l'erreur », qui aurait été pratiquée dans une grotte des Béni-Mahcen, fraction des Ghiata, près du Djebel Tazekka. Chaque année, hommes et femmes de la tribu, le jour de l'équinoxe d'automne, se réunissent dans cette caverne. Au signal de l'Amrar, on éteignait les torches, et chaque homme s'unissait au hasard à la femme la plus proche. Prétexte: assurer par le rite de la fécondité un bon départ à la semence qui ne va pas tarder, avec la saison des labours, à préparer la prochaine récolte. Cette scène d'orgie ne doit pas être rattachée à la prostitution, mais aux rites agraires.

Cette histoire se retrouve, adoucie à l'usage de l'Islam, dans une légende du Dadès; chez les Imaghrane, entre Ouardasat et Alougam, une grotte est presque bouchée par un énorme bloc qui serait un mulet pétrifié. Légende: Sidi Jebbar (Marabout local) de Ouardasat marie sa fille à Sidi Hosein d'Alougam. Le futur envoie suivant l' «Azraf», la coutume, ses garçons d'honneur, les « islan », chercher la fiancée et les filles d'honneur. Le joyeux cortège se met en route de Ouardasat vers Alougam. Survient la pluie. On se réfugie dans la grotte en laissant le mulet de la future à l'entrée. Une pluie c'est parfois bien long pour une noce. Et « Dieu, leur enlevant toute pudeur », dit la légende, garçons et filles se livrèrent à l'amour. Résultat: pétrifiés, ils reviennent à la vie le premier mars Julien de chaque année pour trois jours. Et par les fentes que laisse le bloc porte parvient l'écho des you-you des filles, la noce …. continuant à faire la noce.

Mais revenons aux grottes guérisseuses. Près de Fès, nous avons encore à Sefrou, non seulement le Khaf-El-Ihoud sur lequel travaille actuellement le très distingué R.P. Koehler, mais aussi un Khaf El Obbad, du reste totalement oublié à l'heure actuelle même sur place. Dans la grotte prétendue musulmane le Khaf El Obbad comme dans la grotte israélite, le Khaf El Ihoud on sacrifiait des poules noires pour obtenir une guérison, un enfant, un amour qui se refuse. C'est le sacrifice au Dieu de la grotte, à son « djinn », son esprit malin.

Djebel Binna où se trouve le Khaf-el-ihoud

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Un cas plus complet de grotte guérisseuse est celui de Lalla Takandout, grotte de la montagne berbère. Elle se trouve chez les Ineknafen, à une quarantaine de kilomètres de Mogador, par les pistes n°6 et 43 et au dessous des ruines de la Kasba d'Anlous. Visitée d'abord par Doutté, elle existe toujours et des gens de la montagne la fréquentent encore.

La grotte présente à son entrée deux couloirs d'environ 12 à 15 mètres de profondeur séparés l'un de l'autre par des colonnes naturelles. C'est au fond de celui de gauche que se trouve, semble-t-il, le principal sanctuaire: des chiffons sont attachés à la paroi rocheuse. De plus, les deux couloirs, de l'entrée au fond, sont littéralement encombrées de petites colonnes de pierre posées les unes sur les autres. Il y en a partout: sur le sol, sur les entablements de la paroi, sur les plus minces corniches que forment les accidents naturels de la roche.

On mena surtout à la grotte de Lalla Takandout les fous et les névrosés. Un chérif des Inahen, dit la légende, est allé en ziara à la grotte, emmenant une de ses femmes, atteinte d'une maladie nerveuse. Elle était « majnouna »: possédée par les génies. Ils entrèrent dans la grotte avec le mokadem (il y en avait encore un ). Ils adressèrent à haute voix aux génies leur requête demandant la guérison de la malade.

Le chérif entendit alors très distinctement une voix qui venait de sous terre et qui avait, déclara-t-il, le même timbre de voix qu'un phonographe (le mokadem ventriloque n'a disparu qu'assez récemment). Cette voix disait: « égorgez une victime en l'honneur de Sidi Mhamed ou Sliman, et faites un repas sacrificiel. Dieu la guérira. Ici nous ne sommes que des intermédiaires ».

C'étaient les génies qui parlaient. Le chérif et sa femme allèrent donc au marabout proche de Sidi Mhamed ou Sliman, sacrifièrent un mouton, puis la femme revint dans la grotte et s'y endormit profondément. Elle dormit jusqu'au lendemain. Lorsqu'elle se réveilla, elle était guérie.

C'est le procédé de la guérison par incubation, bien connue en magie.

Le vulgaire a une conception différente (et moins musulmane que celle du chérif) de la sainteté de la caverne. D'après l'opinion courante, en effet, la caverne doit son caractère sacré à la présence d'une sainte qui y est enterrée et qui est précisément Lalla Takandout.

Rien n'est connu sur la personne de cette sainte et son nom lui-même n'est guère musulman. « Madame » Takandout, de l'avis de tous, commande aux « Afrit » c'est à dire aux génies qui pullulent dans la caverne et qui en rendent l'accès extrêmement dangereux.

Tout cela est clair. L'existence des génies à l'intérieur de la grotte oraculaire Imin Takandout est nettement attestée. Si réduit que soit leur rôle depuis que l'Islam en a fait de simples intermédiaires, il n'en reste pas moins que ce sont eux, directement ou pas qui donnent au consultant la réponse à sa question. Ils sont la divinité chtonienne de l'endroit.

D'ailleurs, il existe en dehors même des grottes, des sanctuaires où l'on va demander sa guérison aux génies bien plutôt qu'aux saints. Un exemple bien connu est celui du Chella aux portes de Rabat. On y implore Moulay Yacoub, dont on ne sait au juste s'il est un sultan Mérinide ou le roi des génies, maître de ceux qui font bouillir les eaux sulfureuses et guérisseuses. Les deux personnages se confondent au Chella avec un troisième: le Sultan Noir. Mais ces ruines sont un des endroits les plus peuplés de djnoun qui soient au Maroc, en particulier, le petit bassin recouvert tout entier par le figuier sacré, endroit où les femmes vont laver leur chevelure et accrocher des myriades de chiffons aux rameaux de l'arbre, culte rendu aux génies guérisseurs. Or, non loin de là, s'ouvrent trois trous profonds au pied d'un mur. Les parvis en sont noirs de la fumée des bougies portées en ex-voto. C'est là que les malades espérant obtenir la guérison par incubation, viennent passer la nuit. Ils ne cherchent pas un abri contre le froid au coeur de l'été. Ils dorment là parce que c'est un embryon de grotte et que les djnoun guérisseurs seront les y trouver. Ils emporteront avec eux le mal dont souffre le patient.

Nous nous retrouvons encore devant la même conception, antique en ce pays: la guérison des maladies humaines n'est qu'un cas particulier de l'expulsion du mal. Et cette expulsion est un des bienfaits les plus importants que l'homme attend en Berbérie, du culte des grottes.


Au demeurant, les services qui sont également des ouvertures sur le monde souterrain, jouent aussi un rôle analogue et – j'aurai du reste à le rappeler tout à l'heure – c'est la présence de ces éléments réunis, qui évoquent les vieilles et nombreuses croyances du Chella.

Les trésors s'y dissimulent. Un auteur arabe n'a-t-il pas cité la naïveté des gens qui frottaient leur linge sur une pierre bleue? « Plus ânes que des ânes sont ceux qui lavaient sur de l'argent, croyant laver sur une pierre ». On raconte que cette pierre précieuse était dans le bassin de la source, peuplé d'anguilles sacrées, et que celles-ci viennent « d'une maison d'or où aboutissent des conduites d'or venant du paradis » (même auteur). Cette maison est d'ailleurs le lieu de réunion des génies, que seuls les talismans et les formules magiques peuvent amener à contribution. Jadis, les sultans possédaient l'anneau de Salomon (à six branches), grâce auquel ils se faisaient obéir et qui se dissimule encore au Chella dit la légende.

Au cours des recherches d'un trésor, une invocation efficace peut attirer l'obéissant concours d'un génie, qui saluera en prononçant la formule: « Ordonne, Maître, j'obéirai. Si tu veux les richesses de l'occident, elles viendront à toi. Si tu veux les richesses de l'orient , elles viendront à toi ».

Vous le voyez, nous sommes là en pleine magie et l'on s'explique la fable de ce savant alchimiste du Chella, possédant le secret de la fabrication de l'or qui lui fut ravi adroitement par un Sultan. Pour se venger, il diffusa son secret dans la ville. Les habitants changèrent tous leurs provisions de blé en or, et ne tardèrent pas à tous périr par la faim sur des monceaux du précieux métal.

Revenons à la source et à son bassin. Une anguille qui apparaît parfois à l'aube, règne sur ses compagnes. Elle se distingue par sa taille, l'épaisseur des poils qui ornent sa tête, et ses oreilles, qui portent des anneaux d'or. Elle a ses protégés, telle la confrérie des archers à Rabat, les « rma » lesquels avaient jadis un moussem au Chella. Au son des ghaïta et des tambours, on y sacrifiait un taureau, qui était amené le ventre entouré d'une chatoyante ceinture de femme.

Aux « trous » des génies , on invoquait leur chef, Moulay-Yacoub – qui était censé être représenté par le Sultan Abou Hassan, dont la petite mosquée est proche – et sa fille Lalla Chella -représentée par Chems Ed Douha (épouse d'Abou Hassan et mère d'Abou Inan qui fonda la médersa Bou Anania de Fès. C'était une esclave chrétienne dont la tombe se trouve à proximité de celle d'Abou Hassan). La croyance populaire ne pouvait manquer de transporter dans les édicules funéraires les fables relatives aux génies, dont beaucoup doivent remonter à l'époque anti-islamique. Elles sont nées sur les ruines de la romaine Sala Colonia, au temps des Berghouata. Une preuve en est fournie par la présence au Chella d'un « marabout » dédié à Sidi Yahia Ben Younès: Saint Jean fils de Jonas. Ce vénérable personnage est parfaitement inconnu des hagiographes musulmans et pour cause, car d'après la tradition il serait antérieur à l'Islam. C'était une sorte de Saint Jean-Baptiste, mais il avait toujours suivant la tradition, la haute main sur les djnoun des sources et des grottes.

Ruines du marabout de Sidi Yahia Ben Younès


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Voilà visiblement un personnage dont la légende remonte à l'époque , extrêmement peu orthodoxe, de la dynastie Ifrénide au Chella. La future championne de l'Islam, la « Ribat » almoravide devenu notre actuelle Rabat, alors inexistant, n'avait pas encore remplacé par la religion véritable, les pratiques anti-musulmanes des Berghouata.

Enfin, il y a aussi les grottes à légendes, je m'en voudrais de les oublier. Une bien connue du tourisme est celle de l'Imi N Ifri (la bouche de la grotte) au dessus de Demnat, véritable pont naturel, que franchit la piste. On a la surprise d'y trouver une légende relevant du cycle d'Andromède et de Persée. Elle a dû passer par un stade oriental comme les Mille et Une Nuits, et de là, pénétrer en montagne chleuh par le truchement des chérifs de Bzou, petit centre très arabisé, au nord de la plaine et qui n'est distant que d'une cinquantaine de kilomètres. Ce sont également ces classiques de l'arabe qui ont donné à leur plaine le nom de Bicibissa Ouak Ouak : les fenouils des sirènes.

Légende: Dans la grotte, vivait un dragon à sept têtes, qui ne permettait aux habitants de Demnat de venir puiser à la source que moyennant chaque année la remise d'une jeune fille. Quand vint le tour de leur sultan d'exposer sa fille, il fît appel au célèbre héros Malek-Sif, qui coupa une tête du dragon et le poursuivit jusqu'au fond de la caverne, où il trouva une porte. Il l'ouvrit, et derrière il y avait sept des jeunes filles enlevées par le monstre. Une d'elles indiqua au héros le moyen de venir à bout du dragon: il fallait le frapper avec son propre sabre. Sinon , en mourant, le monstre se brûlerait lui-même et renaîtrait de ses propres cendres. Grâce aux conseils de cette jolie fille, Malek-Sif put tuer définitivement le dragon à sept têtes. De son corps sortirent des milliers de vers d'où naquirent à leur tour autant de corneilles, que du reste tous les touristes ont pu, comme moi-même, voir tournoyer dans le gouffre de l'Imi-N-Ifri lorsqu'ils descendent le long et étroit escalier conduisant au bord de l'oued et aux aménagements du Service Forestier.

Et ce n'est pas la seule légende empruntée à l'antiquité classique. Celle des Sept Dormants, sauvés par leur sommeil de la persécution de l'empereur Décius, se retrouve à la grotte guérisseuse du Khaf El Obbad de Sefrou, dont nous avons déjà parlé.

A côté des légendes classiques, il y a celles du pays. Le Khaf Arous des Béni Zeroual passe pour renfermer une ville entière, avec ses maisons et ses remparts, et bien entendu, remplie de trésors. Mais quelle exploration pour l'atteindre: le long des galeries coulent des fleuves souterrains qu'il faut traverser (c'est d'ailleurs vrai pour la Khaf El Ghar). Brusquement, un vent violent s'élève accompagné d'effrayants mugissements, éteignant torches et lanternes. Et le téméraire qui s'est risqué dans les entrailles de la terre, perdu en pleine obscurité, va s'engloutir dans quelque gouffre ouvert sous ses pas.

En un mot, le berbère a peur des grottes, exception faite de certains troglodytes, comme ceux du Meqtâa ou d'Imouzer. Il en a peur, parce qu'il considère le monde souterrain comme peuplé de génies redoutables, d'esprits malins. Et cette crainte l'a incité à continuer sous formes de rites variés, un culte agraire qu'il avait pratiqué dans les grottes à l'époque pré-islamique.


On a signalé dans toute l'Afrique du Nord des grottes qui paraissent avoir été consacrées, dans l'antiquité, au culte d'une divinité solaire sous diverses formes: Baal Hammou d'époque carthaginoise, rites du Mithra d'époque romaine, et surtout bélier solaire berbère. Au Maroc même deux des grottes-tombeaux de Taza portent sur la paroi qui fait face à l'Est un large disque qui est une figuration solaire. La caverne dite des Idoles, ou d'Hercule ou d'Achakar , près de Tanger, qui est une grotte néolithique à sépulture et à bronzes, contenait d'innombrables ex-voto de terre cuite représentant non pas des têtes de bélier solaire comme l'a cru Henri Basset, mais des phallus se rapportant du reste eux aussi à un culte antique d'Alexandrie, décrit ailleurs par Pierre Louys. La grotte sacrée du Cap Cantin découverte par M. Denis a été creusée à l'extrémité du cap dirigée vers le couchant (sa très grande ancienneté paraît prouver que la thèse du temple au Soleis construit par Hannon sur une extrémité du cap enlevée depuis par la mer, doit être abandonnée). Le cap Soleis, le temple de Hannon, doivent être cherchés ailleurs et le périple de Hannon est encore à discuter.

Je m'excuse d'avoir dû mentionner le Périple de Hannon, qui ne touche aux grottes que par celles du Cap Cantin, mais pour ceux qui ne le connaîtraient pas, je l'explique très brièvement:

On appelle Périple de Hannon un récit de voyage carthaginois qui était gravé dans le temple de Carthage et a disparu avec la destruction de la ville par les Romains. Nous n'en avons qu'une traduction en grec et c'est le plus ancien document d'histoire antique du Maroc remontant à 500 ans avant J.C. Il a passionné les savants mais son interprétation a été fort laborieuse.

Notamment, il est question d'un Cap Soleis où la flotte, suivant les côtes marocaines, construit un temple au Dieu de la mer avec des statues et passe de la direction Ouest à la direction Est. Comme le Cap Cantin est le seul point où le changement de direction de la côte puisse au besoin s'expliquer, l'illustre Gsell et ses successeurs ont conclu que le Cap Soleis est le Cap Cantin. Cherchant ensuite l'île de Cerné, seule colonie carthaginoise dans une île, ils l'ont placée autour du Rio de Oro.

Or, la toute récente découverte de vestiges carthaginois dans l'île de Mogador a tout modifié. L'île de Mogador est celle de Cerné mais alors le Cap Cantin ne peut plus être le Soleis, trop rapproché et j'ai montré, dans un article qui sera, je pense prochainement publié, que le Cap Soleis doit être situé entre Port-Lyautey et Moulay Bou Selham. A cette époque la Merja Daoura communiquait avec l'océan par une large passe et le Nador que certains fassis connaissent certainement formait un cap que l'on doublait pour entrer dans la Merja Daoura entraînant changement de direction. Les colonies de Hannon commençaient à Rabat (Chella) et se terminaient à Mogador et depuis 2 500 ans le temple a été englouti par les dunes qui prolongent le Nador.

Le Cap Cantin n'en était pas moins un lieu « très sacré » précise le navigateur Scylax. Il devait s'y célébrer un culte berbère analogue à celui du Djebel Seddina plutôt qu'un culte carthaginois - et c'est ce qui explique les aménagements des grottes sacrées du Cap Cantin, qui ont été tout récemment décrit par M. Denis, lesquels ne cadrent pas avec ces installations sommaires, auxquelles ne correspond pas non plus la description que l'on a du temple édifié par Hannon et ses colons.

D'ailleurs, vous n'avez qu'à vous rappeler les descriptions des temples et du culte carthaginois reproduites par Flaubert dans Salammbô pour apprécier la différence. Les grottes du cap Cantin sont des grottes sacrées berbères qui ont du être utilisées jusqu'à la disparition des Berghouata. Ici, nous n'avons affaire qu'à des grottes.


Que les grottes d'autre part aient été le siège de cultes agraires, cela résulte clairement des traditions et de survivances encore nombreuses aujourd'hui. Elles sont visibles dans beaucoup de moussems qui se font devant les cavernes. Leur date d'abord est à noter: ils ont lieu au printemps, au moment où la jeune végétation sort de terre; plus rarement à l'automne, quand la terre, morte avec la moisson, traverse une période critique au cours de laquelle il faut favoriser sa résurrection. La préoccupation de la récolte prochaine y est constante. Des sacrifices sont faits, destinés à l'assurer. On interroge l'oracle de la caverne et on lui demande la pluie. Bien qu'assez rare cette dernière prière se ferait encore auprès de certaine grottes, le Khaf El Ihoud de Sefrou par exemple, en dehors de tout moussem, à n'importe quel moment de l'année, quand la sécheresse devient dangereuse pour la récolte.


Nous voici maintenant de mieux comprendre le rôle sacré des grottes au Maroc.

Dans l'antiquité, ce sont déjà des lieux de culte agraire.

Puis l'Islam abroge les divinités chtoniennes, mais la crainte des forces souterraines subsiste et ces divinités se transforment en esprits malins, en djenoun.

Mais les pratiques d'expulsion du mal ayant également subsisté, on vient le déposer à ces ouvertures des profondeurs redoutables en confiant aux génies le soin de remporter ce mal et à cet effet, on leur dédie des sacrifices: poules noires, etc....

Et pour finir, je vous citerai encore quelques grottes moins éloignées que celles de l'Atlas, mais à peu près inconnues. A droite de la route de Karia, sur le bord du Sebou, au douar Souir, une petite grotte voisine avec les vestiges fort anciens d'un poste de garde. C'est une grotte à trésor et ce dernier serait gardé lui-même par un gigantesque serpent portant un anneau (légende qui se retrouve pour les anguilles sacrées du Chella, à Rabat, où il ne s'agit plus d'une grotte mais d'une source, également ouverture souterraine susceptible de donner passage aux djenoun).

Au-dessus de Volubilis, à Fert-el-Bir, là où il y a deux ans les « Amis de Fès » se groupèrent pour déjeuner à l'occasion d'une visite de Pâques, une petite grotte à une dizaine de mètres de profondeur. La légende la prolonge jusque sous le Tselfat, à 20 kilomètres de là, et y loge un trésor que j'ai vu rechercher au Tselfat par des Tolba du Souss. Evidemment, il y eut plus tard le pétrole de la sonde 26 , mais ce qu'ils cherchaient, c'étaient des pièces d'or.

Fait curieux, les véritables cavernes, comme le Chikeur, l'Ifri ou Atto, n'ont pas de légende.

Par contre, il y a encore la grotte au trésor ( douros carrés almohades) du Bou Chaâla, près d'Itzer, qui paraît être celle appelée par Léon l'Africain la grotte des Cent Un Puits.
Il y a la grotte sacrée de Moulay Bou Selham, dont une légende d'origine classique comme celle d'Imi N Ifri, fait hommage à Alexandre le Grand (que venait-il faire en cette galère ou plutôt en cette grotte) et où un suintement d'eau est encore qualifié de source.

Marabout de Moulay Bou Selham

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Il y a encore, au Tselfat, la petite grotte de Sidi Bou Tmime, avec pour annexes un grand palmier dattier et la Koubba de Sidi Bou Tmime, où j'ai vu la confrérie des Hamadcha ( ce sont les Aïssaoud du Zerhoun), sacrifier un jeune taureau pour attirer la pluie. J'ai du reste assisté à toute la cérémonie, qui débuta par une « fatiha » (première sourate du Coran), récitée trois fois de suite par toute l'assemblée, tournée dans la direction de la Mecque. Le taureau après avoir été placé devant la tombe du Saint et tourné également vers la Mecque, eut la tête tranchée d'un seul coup par le spécialiste des sacrifices et sa viande grillée fut partagée entre les assistants. En même temps, ceux-ci organisaient un aïdous, dansé d'une part par les femmes , d'autre part par les hommes. Puis une partie des hommes Hamadcha se livraient au jeu de la hache. Ils sont munis d'une énorme francisque en cuivre doré, qu'ils lancent en l'air et reçoivent avec la tête, la relançant à nouveau. Ceux qui ont vu un moussem à Moulay-Idriss du Zerhoun ont certainement assisté à ce sport assez sanguinaire.

Pour nous rapprocher encore de Fès, j'évoquerai la « caverne sacrée » du Djebel Tratt, dont l'ouverture a disparu, mais qui s'étendait prétend la légende, sous la montagne. Egalement, au Djebel Zalagh, une toute petite caverne située dans le col de Bab Bouchtata est dédiée à l'illustre Sidi Abdelkader El Djilani, patron des pauvres, dont le véritable sanctuaire se trouve dans le Djebel Kourt également à proximité de grottes. A Bab Bouchtata, d'énormes Kerkours ont été formés par les passants qui franchissent ce col, chacun ajoutant une pierre à celles déjà déposées. Les femmes y placent également des chiffons et des cheveux. Ces pratiques nous ramènent encore au rite d'expulsion du mal déjà décrit.

Par contre, de très nombreuses grottes existant dans les carrières qui environnent la ville de Fès n'ont pas de caractère sacré. Je présume que cela tient à ce qu'elle ont été creusées de main d'homme pour extraire de la pierre à bâtir. Les rites que nous constatons ne s'attacheraient qu'à des grottes naturelles, existant depuis l'époque pré-islamique où ces rites avaient un sens religieux.

Par ailleurs, celles qui entourent Fès (et auxquelles il faut rattacher celle de Sidi Ahmed El Bernoussi, toute petite et absorbée par la vénération de cet ascète musulman) de par leur situation au sommet des montagnes (en exceptant celle du Meqtâa) paraissent devoir également participer du culte antique des hauts-lieux. Et les superstitions partiellement disparues qui s'y rattachaient ont entraîné la conservation de certains bosquets de pistachiers-térébinthes plusieurs fois séculaires, vestiges de l'ancienne forêt. Le pistachier-térébinthe a probablement été un arbre sacré, à une époque extrêmement ancienne. Quelle fût la croyance qui exigeait sa conservation sur les hauts-lieux ? Nous l'ignorons. Il s'agit dans tout ceci de coutumes d'origine berbère, exclusivement arabes, ce qui exclut les recherches dans le temps. Mais je suppose que le déchaînement des orages sur les cimes et la fréquence de la foudre en ces lieux y ont inspiré une terreur religieuse. Il y a là quelque analogie avec cette foudre dont les grecs munissaient leur dieu Zeus, le Jupiter latin qui avant le christianisme, remplace pour les berbères le Baal Hammon carthaginois de même que Tanit était remplacée par Junon Coelestis.

Ces dieux latins ont, en Berbérie, patronné les génies tout comme plus tard, Sidi Abdelkader El Djilani, ou encore le célèbre Moulay-Yacoub bien connu par l'importante source minérale qui en porte le nom (et le sanctuaire) et comporte également une grotte.
Ou encore ce Sidi Messaoud que l'on retrouve un peu partout. Près de Fès, aux Aït Ayache, sa Koubba est entouré de térébinthes sacrés. Ailleurs, aux Sehoul de Salé, la légende le présente enterré dans une grotte du Bou Regreg, au dessus d'une mine d'or. Pour revenir près de Fès, il existe également aux Béni-Sadden, où il a fait l'objet d'une intéressante étude de M. le Docteur Secret. La mechta qui lui sert de Koubba reçoit également des ex-voto: muselières en doum que l'on reprend et met aux agneaux pour les préserver des épizooties, chiffons et cheveux déposés par des femmes stériles, sacrifices de coqs, par des malades qui passent une nuit au sanctuaire. Et cette mechta n'est que le résultat d'un déménagement récent. A deux kilomètres, se trouve la caverne de Sidi Messaoud, dans les gorges du Sebou. C'est de cette grotte, autrefois sacrée, qu'ont dû partir les rites aujourd'hui pratiqués sur le plateau (et qui sont du reste en voie de disparition).

Mais si les grottes, sources et arbres sont des endroits où les génies se trouvent chez eux, constituent-ils leurs demeures? Nous venons de voir qu'il faut répondre par la négative. Dans l'esprit populaire de cette croyance, ils ne constituent pas une demeure, mais la porte d'entrée de ce domaine souterrain qui est celui des esprits malins, des djenouns.

C'est du reste également en vertu de cette croyance, que le jour de l'Achoura et même la 27ème nuit de Ramadan, les gens brûlent parfois du benjoin, de l'encens et du santal à l'orifice des éviers, bouches d'égout et autres ouvertures par lesquelles peuvent passer des djnoun venant de l'empire souterrain. Parfois aussi, on dépose à proximité, dans leur intention, un couscous sacrificatoire. Mais on évite soigneusement de saler les mets destinés aux génies, car ils ont horreur du sel. Moyennant ce sacrifice, la croyance est qu'ils consentiront à enlever aux sacrificiants les maux dont ils pourraient souffrir et à les remporter dans l'empire souterrain. C'est toujours le rite d'expulsion du mal qui est à la base de ces pratiques. En somme le culte des grottes était un rite d'expulsion des maux humains.

Si j'ai cru devoir vous exposer quelques uns des nombreux cas de rites des grottes et l'esprit dans lequel ils me paraissent devoir être interprétés, c'est parce que ces cas sont à peu près inconnus de tout le monde. Il faut avoir eu l'occasion de courir le bled où ils se trouvent disséminés, pour constater leur existence et y trouver matière à réflexion, sans quoi cela échappe totalement et demeure ignoré. C'est ce fruit de mes pérégrinations que j'ai tenté de vous communiquer. Si j'y suis parvenu, je m'en estimerai très satisfait.


Dernière édition par ouedaggaï le Jeu 30 Juin - 13:33, édité 1 fois
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Jacqueline Roméro

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MessageSujet: Re: Rites et légendes des grottes à Fès et au Maroc   Mar 21 Juin - 14:22

bonjour OUEDAGGAI

merci pour la transcription de cette conférence, très intéressant
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Rites et légendes des grottes à Fès et au Maroc
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