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 Après vingt ans d'absence......je retrouve ma Fez natale

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ouedaggaï

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MessageSujet: Après vingt ans d'absence......je retrouve ma Fez natale   Sam 23 Avr - 9:07

Je vous propose en clin d'oeil à notre amie Pascale qui demain va retrouver "sa" Fez natale .....après cinquante ans d'absence, ce texte de Mohamed ben Abdelaziz, paru le 11 août 1951 dans "Maroc Monde" et repris dans le "Courrier du Maroc" en septembre 1951.

Il ne s'agit pas d'une conférence des "Amis de Fès" - déjà une première entorse à la règle de cette rubrique ! - mais cela aurait pu l'être car l'auteur cite cette association qu'il qualifie de "prodigieux groupement franco-marocain" auquel il appartenait peut-être.

J'ignore qui était Mohamed ben Abdelaziz qui a écrit ces lignes.

Curieusement Fez est écrit avec un Z dans le titre, mais restera Fès dans le texte.

J'ai rajouté des photographies de la médina de Fès, prises au début des années cinquante.


Il y a une vingtaine d'années un jeune lettré fassi parlant de la description de Fès par El Hassan El Ouazzane, ce grand voyageur originaire de la capitale et connu en Europe sous le nom de Léon l'Africain, a dit très justement que si cet auteur pouvait refaire de nos jours, la même description de la ville de Moulay Idriss, il n'aurait absolument rien à changer de ce qu'il en avait dit il y a quelques siècles. Nous avons nous-même fait la même remarque en parlant de la description de notre bonne ville par Pierre Loti dans son livre sur le Maroc.

Mais que de changements depuis vingt ans ! Que de progrès ! La ville et ses habitants vont si vite en besogne que si mon maître et ami, M. Roger Letourneau, dont l'Institut des Hautes Etudes Marocaines (siège d'une oeuvre grandiose qui mérite d'être mieux connue) a publié récemment un livre sur Fès avant le protectorat (livre dont nous avons longuement parlé ailleurs et en son temps dans un article intitulé: « Fès a enfin trouvé son Fustel de Coualnges ») y revenait (les Amis de Fès, ce prodigieux groupement franco-marocain, s'en chargera si besoin est), il n'en reconnaîtrait pas ses yeux et même ses oreilles – car il connaît l'arabe comme « une mosquée » et le parler fassi comme un « atelier ».

J'arrive à Fès après vingt ans passés bien loin d'elle et je vais à mesure que j'avance dans la médina, de merveilles en merveilles. De Boujeloud à Ben Safi tout un nouveau souk avec d'incessantes boutiques de droite à gauche. Plus loin de nouveaux souks, de nouveaux quartiers d'habitations – et de belles habitations – et encore des souks-champignons et encore de nouvelles et hautes maisons et ainsi jusqu'à l'autre bout de la cité !

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Et ce ne sont plus des grilleurs de pois chiches, des marchands de courges et de patates somnolant sur leur sofa, des vendeurs de menthes occupés plutôt du petit canari qui chante dans sa cage en roseau suspendue à l'entrée de l'échoppe que de leurs herbes aromatiques; des fondouks où de nombreux ânes content fleurette à haute voix aux ânesses attachées près d'eux ou appellent des paysans, leurs maîtres, qui les ont placés là pour aller vendre le doum, le petit lait ou les oeufs qu'ils ont apportés tantôt de leurs douars; des Soussis montés du titre d'épiciers chez qui vous pouvez acheter (si vous êtes fassi de vieille souche, vivant dans votre famille), pour votre dîner beurre rance, viande salée baignant dans la graisse et de l'huile fondue ou du savon mou pour faire votre lessive; des djebalas, vendant de petites poires et de petites pommes un franc le tas, ni poids ni mesure, réservées au client qui a une certaine parenté avec ces mêmes fruits; des impotents ou des vieilles femmes voilées nonobstant les trois-quarts de siècle de leur âge, par pudeur, offrant à votre gourmandise des petits pains à l'anis et des oeufs saupoudrés de sel et de cumin; des réparateurs de babouches devant lesquels je ne peux m'arrêter, les odeurs émanant des choses qu'ils réparent ou qu'ils coupent se chargent de chasser infailliblement et en hâte les badauds et les curieux; des caouadjis dont les échoppes basses et obscures sont couvertes de nattes et regorgent de guembris ( instruments à deux ou trois cordes), de pipes à kif et de jeux de dames et de cartes espagnoles importées de Marseille; des gargotes où la population flottante et les travailleurs ( des provinciaux récemment établis dans la ville) boivent leur bol de harira ( soupe à la grosse farine d'orge et aux fèves cassées) et une assiette de pieds de boeuf; des grilleurs de brochettes en viande hachée servies entre deux tranches de pain, ni table, ni couvert, donc rien qui puisse ne pas être propre, mieux est, vous ne payez que ce que vous mangez, pas le service en sus ou compris.

Ma foi, il arrive que votre kefta contienne de petits brins d'os ou de menues rondelettes de boyaux, mais quand on dîne à un douro on ne s'attend pas à trouver de la pâte d'amande dans son hachis ! Le bon à l'estomac, le mauvais à la rue, voilà la bonne devise ! Des seffadjs exposant sur leurs étals luisant d'huile des tas de beignets ronds et bien gonflés, blancs ou dorés selon le goût du chaland: ça ferait avorter la moins gourmande des futures mères. Des boutiques, des boutiques mystérieuses pour les non-initiés, celle où vous ne voyez qu'un turban qui émerge d'un tas de couffins dont on ne voit guère le contenu ou quand à force de regarder, on arrive à le découvrir, ce contenu on ne saurait dire ce que c'est et c'est pourtant de toutes les boutiques celle qui est la plus garnie, celle d'en face où il n'y a rien, pas la moindre marchandise, qu'y fait cet homme de blanc habillé avec ses lunettes attachées à un fil noué à la nuque? Ce n'est tout de même pas sa barbe qu'il vend, ni sa plume en roseau, ni son petit verre plein d'encre ou ses bouts de papier blanc mêlés aux feuillets de ce qui fut probablement un livre !

Le Fassi sait que si le premier peut vous céder l'encre à chasser les mauvais esprits ou le plus sûr filtre d'amour, le second vous donnera l'amulette qui guérira immédiatement votre enfant malade ou révèlera si bien aux hommes tous les traits de votre beauté que vous serez incessamment demandée en mariage ! Il peut aussi si vous êtes patiente et généreuse, vous dresser l'amulette abêtissante qui vous permettra de recevoir votre beau et jeune cousin aussi souvent que vous le désirez, c'est à dire tout le temps sans que votre mari vous répudie, vous rosse de coups, vous fasse des reproches ou semble même s'en apercevoir car il devient aussi bête qu'une hyène ! De ces pittoresques fabriques de petits balais sans manche qui vous font penser aux jolies petites mains blanches et si joliment tatouées de henné qui s'en serviront pour balayer l'alcôve ou épousseter de fins tapis anglais ou les touffus chichaouas, de ces astucieux fabricants de couffins en jonc et de paniers en roseau où le Fassi mettra ces mille et une choses dont sa femme fera de délicieux tajines, pastillas, couscous , pigeonneaux aux pois chiches, dindes farcies, trapèzes aux amandes et tant d'autres plats délicats et savoureux dont la femme d'un sympathique médecin de Fès vous révèlera un jour les secrets en publiant « Les recettes de la cuisine fassie ».

Et ce ne sont plus ces petites échoppes de deux à quatre mètres carrés, hautes de plus d'un mètre et demi et auxquelles les marchands ne peuvent accéder qu'en s'aidant d'une corde suspendue au plafond ( d'où l'impossibilité aux clients de pénétrer dans les magasins) et tout près de l'entrée ou plutôt de la partie qui l'eût été et que l'on ferme à l'aide de planches placées horizontalement les unes au-dessus des autres. Et ces basses boutiques où l'on aurait pu entrer de plus près s'il n'y avait quelque chose à voir ou à acheter, non point n'est besoin d'en dépasser le seuil car tous les bols contenant un ou plusieurs morceaux de boeuf, de suif, du persil et des oignons que les clients y apportent sont alignés précisément à l'entrée de « l'atelier », l'homme à peau bronzée et luisante, habillé uniquement d'une large chemise comme neige qui ne couvre que son buste et ce qu'on ne saurait montrer sans passer pour un fou ou un demi-marabout, assis sur un banc devant un billot à rebords et tenant une longue et mince hache très aiguisée à en juger par le brillant de sa partie tranchante. Oh ! On n'en a aucune peur, on sait qu'il ne hache que la chair de boeuf pour en faire de la bonne et délicieuse kefta. Le seul mal qu'il lui arrive de faire est de nous vendre de la chair d'une respectable ânesse pour de la viande de veau ! Tel est le deqqaq, le feu deqqaq al kefta.

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Les actuels délégués aux affaires musulmanes et chefs des services municipaux sont sans doute responsables de la disparition d'autres types de fassis aussi sympathiques et aussi pittoresques que ceux que dont nous venons d'évoquer le souvenir. Ce sont les moulsbel (porteurs d'ordures) qui jouent comme les bergers un si grand rôle dans nos contes de fée que nous ne pouvions, en nous rendant le matin à l'école coranique, en rencontrer un habillé d'un sac en alfa et portant sur le dos un grand couffin d'où coule un liquide coloré et odorant, sans penser que bientôt il deviendra roi ou tout au moins grand vizir ! Les moulelma (porteurs d'eau), habillés d'un short serré bien au-dessus des genoux et d'une peau couverte de médaillons en cuivre astiqué et étincelant et pourtant sous le bras une grosse outre si pleine qu'on la prendrait pour un bouc tout vivant. On ne saurait le confondre avec son confrère, le guerrab (marchand d'eau) également disparu de Fès, dont l'outre est munie d'un long bec en cuivre et qui passa dans les rues en signalant sa présence par les continuels et spécifiques ding-dong d'une clochette fort bien connue. Parlez d'eau et vous aurez soif, pense t-il !

Les mouls el beghla (ce n'est pas le porteur de la mule !.. mais le chargé d'écurie !) qu'on voit avec leur djellaba courte et leurs babouches à talon monté comme les souliers des Européens, tenant à la main droite la queue de la mule à selle rouge réglant son allure sur la sienne et de la main gauche protège la selle en drap écarlate et criant gare (balek) aux passants, épargnant ainsi au maître dont la dignité n'a d'égale que son ventre et sa barbe (choses nécessaires et suffisantes pour accéder à toutes les hautes fonctions publiques), l'incongruité de s'égosiller dans les rues. On les rencontrait aussi, ces mouls el beghla, montés à poil sur ces mêmes mules, tenant de la main droite une mince et longue baguette de cognassier et de la main gauche un seau, et se rendant à l'un des bras de l'oued Fès qui coule aux environs de la ville pour laver les chères montures ou leur enseigner l'art de marcher dignement et sans imposer au « patron » cet incommode et indigne balancement qui, imprimé à une outre pleine de lait en ferait sortir le maximum de beurre et de petit lait.

Les mouls el beghla étaient chargés, on le sait, de balayer matin et soir le devant de la maison de leurs sahebs.

Disparues toutes ces pittoresques petites gens (vous allez saisir tout de suite pourquoi) et bientôt les peintres en mal de motifs exotiques ou curieux n'auront plus rien à faire dans notre cité qui s'est baignée dans la fontaine de Jouvence.

Le sanctuaire du patron de la ville, arrière petit-fils de notre Grand Prophète, savant, guerrier, bâtisseur d'empire et par dessus tout premier grand saint musulman de toute l'Afrique du Nord est bondé d'hommes de Dieu (qu'ils disent) qui vous assaillent et vous obligent, par des moyens infaillibles et, si esprit fort ou si chiche que vous soyez, à délier votre bourse et à la vider, si bien garnie qu'elle soit. L'un vous offre des dattes, fruit par excellence des Arabes, un autre vous présente une carafe pleine de lait ( le prophète disait de tous les aliments «  Dieu, bénis ce que tu nous donnes et donnes-nous en mieux » et du lait il disait « Dieu, bénis ce que tu nous donnes et donnes-nous en encore ». Un troisième vous couvre de son burnous ou vous met à l'improviste son chapelet dans le cou. On vous offre aussi des parfums car on sait que trois choses ne se refusent pas: parfums, oreillers et main de jeunes filles (ou à la rigueur de jeunes veuves). Et comme je sais que je ne risque pas de me voir offrir cette dernière chose je décidai d'y aller à une heure où ces quémandeurs ne s'y trouvent guère et quand je n'aurai plus l'air du « revenu » ( vite repéré et vite assailli). Lorsqu'on revient du Sénégal où l'on vendait des articles de Fès: complets en draps parés de savantes tresses de soie, babouches jaunes, foulards, etc...on ne peut qu'être entièrement doré et on ne saurait se contenter de convoler en secondes noces ou d'avoir les prémices d'une jeune et nouvelle cheikha et négliger de donner la part de Dieu sans être taxé de signe précurseur de la fin du monde.
Je me lève donc à l'aube et muni de l'unique somme que je destine à la caisse des offrandes dont les descendants du « Roi du Maroc » se partageront le contenu et dont la plupart n'accepteraient pas de don de la main à la main. Si je rencontre, nonobstant toutes mes précautions, de ces santons-quémandeurs, ce que je leur donnerai viendra fatalement en diminution de la somme destinée aux chérifs: ça leur apprendra à tolérer dans le temple d'un illustre ancêtre, la présence de ces riches et entreprenants mendiants ! Je me dirige vers le temple.

Surprise ! (j'en aurai d'ailleurs à longueur de journée et de bien agréables). Notre quartier n'est plus sur la périphérie de la ville ! Il est en plein centre, et où sont les nombreux vergers, les terrains vagues et les ruines, paradis de notre jeunesse, merveilleusement faits pour nos jeux de cache-cache, plus tard pour nos doux rendez-vous avec les petites domestiques des maisons voisines et l'éternel souci de nos pères qui pensaient que ces innocents souvenirs d'immeubles étaient de dangereux repaires de brigands et de toutes sortes de malfaiteurs ? Tout cela a fait place à des maisons d'habitation, dont la plupart sont de véritables palais. Cette extension est déjà grande et elle continue. On parle, entre autres, de faire de Bab el Hadid, un quartier d'habitations à bon marché pour les artisans fassis. On a transformé les faubourgs d'hier en rues relativement centrales de nos jours. La chaussée. Oh ! La chaussée nivelée, unie, pourvue de système d'écoulement des eaux de pluie et, ce matin, une légion de balayeurs municipaux la nettoie. Ils arrosent, balayent, enlèvent les ordures qu'ils jettent dans les bouches du tout-à-l'égout, du fameux boukhareb de la médina. Mais à propos, où sont ces innombrables trous toujours béants et puants, éternellement entourés de pourritures , de gadoue et de chats crevés, qui engloutissaient avec les ordures de la médina, de nombreux et imprudents enfants ? On ne les voit plus , mais plus du tout, on les a, en effet, réduits au niveau de la rue et on les a doté de couvercles de fer fabriqués dans de grandes forges casablancaises. Où sont donc, Loti, ces crevasses et ces ornières que tu dis avoir vu dans toutes les rues qui contournent la Grande Mosquée ? Et toi Si A.B., qui bafoué et trompé peut-être par une famille bourgeoise de Fès, de dépit, as dicté à certains auteurs français leur livre sur les honnêtes gens de cette ville par trop hospitalière, où sont les rochers et les grandes flaques d'eau que tu situes toi, près du Palais d'un de nos grands seigneurs ?
On n'y croira peut-être pas, mais notre bonne ville a sans doute était touchée par la baguette magique d'une fée bienfaisante ! Des fontaines publiques où coule une eau potable dite municipale, jalonnent toutes les rues et il n'y a plus de quartier où n'habitent que des familles humbles, récemment arrivées du bled et pour qui les usages n'empêchent point les femmes et les enfants d'aller chercher de l'eau où ils peuvent. Si vous ajoutez à tout cela, que les quartiers de Bab Lahdid, de Bab Jdid, de Bab Ftouh, de Bab Guissa, Sidi Boujida, Bab el Khoukha, etc... sont accessibles aux véhicules de toutes espèces, vous conviendrez que les mouls ceci et les mouls cela n'ont plus place dans la société évoluée de la capitale.

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Mais revenons au temple. Personne de ceux que je m'ingéniais à ne pas rencontrer n'y était. C'est curieux, car il y en avait à toute heure quelques uns. Intrigué, je me renseigne et j'apprends qu'il y a belle lurette que cette gent a disparu, car, d'une part son industrie ne paye plus, signe certain du progrès, d'autre part l'extension nouvelle des affaires et leur prospérité permettent à tous ceux qui le veulent bien de trouver un honnête gagne-pain.

Je reste longtemps dans la koubba, face à la sainte nécropole couverte de belles broderies de soie et or du plus pur style fassi. Une rangée de vieilles horloges importées de presque tous les pays d'Europe et dont quelques -unes marchent encore couvre les murs; à près de deux mètres de hauteur du faîte des horloges, un plafond aux fines sculptures sur plâtre et au bois merveilleusement ouvragé; les murs sont couverts de vieilles et belles tapisseries orientales et européennes et de tableaux calligraphiques représentant à côté des « nails du Prophète » et des tombeaux de Sidna Mohammed et de ses deux compagnons Omar et Abouker, les versets les plus sublimes et les plus significatifs et pourtant les plus notoires, les plus « populaires » du Coran. Les extraits des poèmes « classiques » sur le panégyrique du dernier envoyé de Dieu ou de son illustre descendant dont les artistes ont composé les arabesques où les lettres tantôt simples et régulières, tantôt fantaisistes et compliquées se mêlent à des figures géométriques d'une variété prodigieuse, les nuances des couleurs employées et leur harmonie finissent par nous faire admirer ces véritables chefs d'oeuvre. Au plafond sont suspendus d'innombrables lustres, immenses ou minuscules, imposants ou mignons, où pourraient flamber des bougies de toutes les dimensions, des lampes à huile qui sont de grands verres ou des cloches de cristal incrustées, dorées ou à motifs colorés. Mais dans toutes ces merveilles, de profanes ampoules électriques ont remplacé les mèches tressées dans le « jus-béni » qui nourrit, guérit et éclaire, et les belles petites bougies en forme de spirales et représentant toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ! Par terre, on a conservé ces chandeliers en métal ou en bois qui peuvent recevoir des cierges d'une once à un quintal et le gros brûle-bois des Comores que le moqadem (intendant) prête de bonne grâce et moyennant une baraqa (financière) à ceux qui célèbrent de grandes fêtes( moussems, processions, mariages). A côté du Mihrab (niche d'où l'aman dirige les prières), entièrement carrelé de zellijs « romains » de couleurs pâles et représentant tantôt des plantes imaginaires, tantôt des formes d'animaux qui ressemblent vaguement à des bêtes connues (scorpions, oiseaux, grenouilles, etc...) on voit d'un côté la chaire en bois sculpté (sans valeur artistique ou historique) d'où tout à l'heure, car nous sommes vendredi, le prêcheur s'adressera aux fidèles pour les exhorter à aimer le bien et à haïr le mal, à avoir une passion exceptionnelle pour Dieu, les prophètes, les chérifs, les oulèma et tous les saints, à suivre scrupuleusement les commandements « piliers » de l'Islam (prières, aumônes, jeûne, pèlerinage), à obéir aux autorités et que sais-je encore; et de l'autre côté la plus grande et la plus belle caisse à offrandes que la main ne touche qu'une fois mais vers laquelle les yeux se reportent instinctivement à chaque instant. Après m'être rendu compte qu'on ne me regarde pas, je jette un coup d'oeil furtif vers la fenêtre grillagée derrière laquelle se mettent les femmes. Précaution inutile. A cette heure-là il n'y avait que quelques dames respectables accompagnées de leurs petites filles malades ou à la veille d'entrer à l'école coranique. Et je m'aperçois que je dispose à m'en aller. On ne quitte pas facilement pareils lieux, on est baigné corps et âme dans cette prenante atmosphère de religieux, de sainteté, d'évocations historiques, mais pourquoi ne pas le dire ? Je suis assis sur un tapis qui n'est pas aussi joli que ceux, en grand nombre, qui couvrent l'immense koubba, mais qui , de haute laine, est moelleux et fait oublier le précepte: « Dieu bénit qui visite et ne reste ». Aussi, je suis décidé à rester pour assister à la séance hebdomadaire de chants religieux qui a lieu tous les vendredis de 10 à 11 heures pour permettre aux jeunes d'exercer leur talent devant leurs pères et les amateurs de musique nés que sont les vrais fassis.

Peste soit de l'intelligence, de l'esprit et de toutes ces facultés dont n'en a pas qui veut, qu'on n'a aucun mérite d'avoir puisqu'on ne s'est donné pour cela que la peine de naître, qui sont, oh ! bêtise humaine, très recherchées mais peu enviées, puisque chacun croit en avoir plus que les autres ! Eh oui ! Pourquoi ne peut-on se contenter de jouir simplement et uniquement des belles choses sans observer, remarquer, comparer, expliquer et critiquer, donc diminuer, entraver et même souvent gâter le plaisir. La question n'est pas d'en être ou de ne pas en être capable, tout le monde ne le peut pas et je suis, hélas, du nombre. Le pire est que j'écris, mais le comble de la folie, de la témérité et de l'imprudence est que je dis exactement ce que je vois et ce que je pense !

Aussi durant la matinée que j'ai passée dans ce «  parc des âmes « , comme disent justement les uns, ou « jardins des coeurs » nuances que préfèrent les autres, ai-je fait des remarques dont les unes m'enchantent, les autres m'énervent ou m'exaspèrent.

Les nombreux étendards blanc, rouges ou verts, tissés et brodés d'or par les artisans et les brodeuses de Fès qui étaient toujours adossés aux murs si joliment couverts de tout petits zellijs (tête de passereaux) d'un heureux coloris, mis à gauche du catafalque, et qu'on ne déployait qu'aux sorties de S.M. le Sultan, n'y sont plus. Ils auraient été confiés, dit-on, au souverain depuis que nous avons adopté un drapeau national unique.

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Autre constatation agréable au coeur du Musulman puriste (ce qui n'implique pas forcément ou intégralement le wahabisme) que je suis. A part deux paysannes, aucun pèlerin ne s'est prosterné au seuil de la koubba, baisant et essuyant de ses joues le beau et gros marbre blanc qui en fait le palier, aucun n'a mis dans ses yeux le drap qui enveloppe le saint tombeau, aucun n'a frappé de sa main largement ouverte le grillage qui l'entoure, le chappaq que l'on tenait absolument à toucher, ainsi que celui qui protège la « Pierre Heureuse » de la Mecque. Personne n'a adressé ses prières et ses souhaits directement à Moulay Idriss, comme s'il pouvait quelque chose, et en criant très fort comme s'il s'adressait directement à un sourd. Plus aucun geste païen qui trahit une ignorance totale de l'Islam et de ses dogmes. Le paganisme fait place à la Sounna, grâce à l'instruction maintenant si répandue, ce qui transporte de joie tout musulman digne de ce nom.

Les chanteurs arrivent. Quel plaisir de revoir le grand El Alami, le célèbre Zoniten, le fameux Lakhsassi et tant d'autres, mais je vois peu de jeunes et surtout moins d'amateurs qu'autrefois. A ma droite, un homme tout de blanc habillé, assis sur un feutre rouge et tenant discrètement un petit chapelet à grains de valeur, m'a l'air sympathique avec sa barbe coupée ras où pointent quelques rares poils blancs, son impeccable propreté et l'odeur de rose et de bois de santal que dégagent ses vêtements. Je lui fais part de mon étonnement. Il pousse un long soupir et me dit:
« Sachez, frère, que l'Egypte nous fait une guerre sans merci, une guerre qui ne supprime pas les corps, ce qui n'eût été rien puisque nous devons mourir d'une façon ou d'une autre, mais une guerre à notre riche patrimoine intellectuel et artistique, qui tue notre bon goût et nous prive peu à peu de la faculté éminemment humaine de discerner le beau du laid, le bon du mauvais et l'ami de l'ennemi ! Peux-tu passer maintenant dans les rues de la médina sans mettre les doigts dans les oreilles pour ne pas entendre des idioties telles que « Igri, Igri », « Ya Batha », et combien d'autres facéties de ce genre ? »

« Mais répliquai-je, nos frères de Syrie ou d'Egypte chantent pour eux et selon leur goût, ils ne nous imposent pas leur art et ne nous font point de guerre, nous ne pouvons raisonnablement leur en vouloir. C'est injuste ce que tu en dis ! »

« Alors tu t'engoues, toi aussi, pour les « Ana Antonio ou Antonio ana » ?

« Non, j'avoue que je n'aime pas le chant égyptien moderne, j'écouterais avec beaucoup de plaisir les disques de feu Salama Hgaziou, certains vieux disques d'Oum Keltoun, mais je préfère au reste notre Samaâ, notre Andalouse et même notre mlhoune. »

« A la bonne heure ! Nous ne devons nous en prendre peut-être qu'à notre snobisme et à la sottise qui nous fait toujours considérer tout ce qui n'est pas notre comme beau, grand et digne d'éloges. Ne disons-nous pas quand nous racontons une histoire dont le héros est un savant, un sage ou un grand saint: « il était égyptien... » alors qu'en Egypte, tous les contes où il s'agit d'un brigand, d'un sorcier ou d'un pique-assiette commencent par: «  il était un marocain... ». Mon cher frère, non, il s'agit de choses tellement précieuses qu'on devrait, quelles que soient nos relations avec ces pays-là, nous protéger contre leur dangereuse camelote et contre nous-mêmes, au lieu de nous briser continuellement les tympans par le truchement du cinéma, de la radio et de ces troupes de plagiats qui se créent partout pour affirmer un modernisme. Mais silence, on chante. »

La prière faite, j'adresse des prières d'adieu à l'âme du Grand Chérif à qui je dois d'être de la meilleure religion et de la meilleure cité du monde, et je m'en vais.

Toutes les longues rues que je traverse pour me rendre chez moi, présentent une double et ininterrompue rangée de magasins, tous semblables à ceux de la ville nouvelle. Je ne cesse d'ouvrir de grands yeux, car à côté des marchands de tissus locaux ou importés, je vois de grands magasins d'habillement avec vitrines et mannequins où l'on peut acheter des robes du soir, des tailleurs ou des complets de ville; des magasins et des ateliers de chaussures ( souliers, bottines, sandales); des salons de coiffure à la parisienne; des pâtisseries où se mêlent aux gâteaux traditionnels des Marocains, des mille-feuilles et des choux à la crème; des crèmeries qui ne le cèdent en rien à celle de Nice ou de Venise. De temps en temps je m'arrête devant une plaque en cuivre où je lis: « Mohamed.. Avocat », « Ahmed.. Docteur de la faculté de Paris ou de Montpellier », « Driss..Dentiste », «  Ben...Pharmacien », « Ali...ingénieur », etc... Mais de toutes ces surprises celle qui m'a fait le plus grand plaisir est certainement l'existence en grand nombre de papeteries, de librairies et de marchands de journaux, en langue française et langue arabe, ainsi que celle des innombrables écoles d'Etat ou privées où l'on enseigne à la fois les matières de la culture traditionnelle et celles qui permettent à nos enfants des deux sexes, oui , je dis bien des deux sexes, d'aborder les difficiles examens du baccalauréat.

O Dieu ! Prête -moi vie encore vingt ans et je verrai ce que je verrai !

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